‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 15 sur 165 · LES EXERCICES DE LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES EXERCICES DE LA PIÉTÉ

à la piété un objet très défini 100) et par là il a consolidé l’intellectualisme scolastique sur une affectivité qui fit plus pour la stabilité de l'édifice dogmatique que toutes les spéculations théologiques.

Mais nous trouvons en outre dans ce petit livre, sinon la théorie, du moins la pratique de la discipline intérieure. Nul n’a mieux dit l'utilité du renoncement et nul n’a mieux prêché l’attachement à la grâce pour que l’âme ne détourne jamais vers elle un amour qui doit se tourner entièrement vers Dieu.

Enfin l'Imitation garde le sacramentalisme, puisque tout est rattaché à l’Eucharistie; mais il est aisé de remarquer que la piété liturgique y tient une place fort restreinte. De plus, par le fait même que le livre affirme fortement l’affectivité de la vie de piété, il assure son développement en dehors de toute règle comme de tout office. D'où ce résultat: oeuvre écrite par et pour des moines, ce fut sur les laïques qu’elle a exercé le plus d'influence, en transportant définitivement la pratique de la piété dans une discipline tout intérieure et individuelle, celle des « Exercices de piété ». Sans l’Imitation, peut-être nous n’aurions jamais eu les Exercices de saint Ignace.

VIIL — Les exercices de piété.

1. Après les bouleversements qui résultèrent de la Renaissance et de la Réforme, la piété catholique s’est orientée de plus en plus dans le sens d’une discipline de culture individuelle. Ce fut l’oeuvre d’abord de saint Ignace.

Les Exercices spirituels sont en effet une sorte de gymnastique spirituelle, faite sous la surveillance attentive d’un direc- Fe

100) Il est remarquable que le Christ de lImitation ressemble fort peu à celui des Evangiles: il n’est ni un thaumaturge, ni un meneur de foules, ni un prédicateur populaire, ni un mystagogue révélant à des initiés les mystères du règne de Dieu, ni le Fils de David, ni le Fils de l'Homme. Il n’est plus même le « Seigneur >», objet de culte. Il est le dieu intérieur parlant au fond de la conscience. Notons encore que d’autres oeuvres ont accentué cet objectivisme, par exemple, la Vie de Jésus de Ludolphe le Chartreux, suppléant « au silence de l'Evangile par les récits des apocryphres et aussi par des suppositions imaginaires conformes aux vérités de la foi et aux vraisemblances ». PourraT, II, p. 472.

48 CHAPITRE PRÉLIMINAÏRE

teur, pour aboutir à un résultat nettement défini à l’avance: on ne cherche pas à découvrir des idées, mais à mettre par-dessous les conceptions de foi une base affective qui en soit le fondement. Le moyen principal en est la « méditation » 101), laquelle consiste à mobiliser, si l’on peut dire, toutes les facultés au service d’une idée: on doit ensuite la compléter par toutes sortes d'examens de conscience. Ajoutons qu'il faut pousser la piété jusqu’à une activité d’apostolat. Nous sommes donc bien plus devant la piété d’un soldat 12), on pourrait dire même d’un partisan, que d'un moine. Et s’il y a dans cette méthode beaucoup de mécanisme 1), c'est que précisément il s’agit d’embrigader le sujet dans une milice pour le rattacher étroitement à son milieu 104).

2. D’autres courants se firent jour, en même temps pour réagir, non contre la Réforme, mais plutôt contre la Renaïissance. Certains 195) poussèrent cette réaction jusqu'à mettre une séparation absolue entre la nature et la grâce, préférant ainsi le développement de la piété en profondeur à son extension dans

101) On propose d’abord au sujet deux « méditations.» sur la fin de l’homme, destinées à faire vouloir cette fin, telle qu’elle est enseignée par l’Église. Il est à remarquer que le sentiment sur lequel on s'appuie est le désir de « sauver son âme », principe anthropocentrique, puisqu'il fait converger la vie morale vers « son âme », c’est-àdire vers soi, mais principe plus pédagogique que théorique, destiné à exciter un intérêt affectif pour ensuite le reporter sur Dieu.

102) Il est facile de remarquer l’abondance des comparaisons militaires dans les Exercices. KElles ne viennent pas seulement de ce que saint Ignace avait été soldat, mais du but général poursuivi dans son oeuvre.

103) Ce mécanisme se reconnaît dans nombre de détails: réglementation de la journée, détermination des pensées à avoir dès le réveil, postures à prendre pour la prière, etc. Cf. SEGOND, p. 259. Mais il faut reconnaître qu’il est très souple et relativement facile à adapter aux dispositions de chacun.

104) Ce que l’on est, on l’est à fond, mais on est ce qu’on nous fait. La spiritualité ignatienne ou bien prend l’âme entièrement de façon qu’elle ne soit plus du tout à elle-même, ou bien échoue totalement à s’en emparer.

re, En particulier Port-Royal. Sainte-Beuve a fait remarquer à ce sujet avec beaucoup de justesse que c’est à Port-Royal que revient le mérite d’avoir fait cesser le faux goût « mystico-allégorique » mis. en honneur par les disciples de François de Sales, et, en ce qui concerne la dévotion à la Vierge, par les Jésuites, Cf. FLACHAIRE, La dévotion à la Vierge. Arnaud a préparé et rendu plus facile le sens chrétien si droit, si solide et si sûr des Bossuet et Bourdaloue.

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