‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 16 sur 165 · LES EXERCICES DE LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES EXERCICES DE LA PIÉTÉ

le monde; d’autres au contraire essayèrent d’une sorte de concordat par adaptation réciproque. Ce fut le cas des humanistes chrétiens ou dévots, dont le principal fut François de Sales 106).

Sans rien sacrifier ni de l’austérité, ni de l’humilité essentielles à la piété, il sut en effet ajouter le charme, la distinction, la tendresse même qui la rendirent aimable et attachante. De plus, non seulement il s’adressa aux laïques, mais c’est pour eux qu'il travailla spécialement, leur recommandant une « dévotion > qui était le « vray amour de Dieu ». La règle est simplement remplacée par le directeur de conscience. Enfin il mit l’oraison à leur portée par une méthode plus simple que celle de saint Ignace. Ainsi par lui la piété sortit tout à fait des monastères !(7), ce qui eut pour effet d'établir un lien étroit entre elle et la vie morale. Il est vrai que ce qui domine encore c’est ce qu’on a assez improprement appelé les « vertus passives »: tout est subordonné à l’obéissance 108), et à l'humilité 10°),

3. Signalons enfin un dernier développement pris par la piété grâce à la spiritualité oratorienne et sulpicienne.

106) Il faut remarquer que c’est à peine si chez François de Sales ja nature humaine a subi l'influence du péché originel, puisqu’ « au premier regard qu’il (le coeur humain) jette en Dieu... la naturelle et première inclination d’aymer Dieu se réveille en lui » (Amour, I, 16). Cette inclination « naturelle » a simplement été affaiblie par le péché.

107) C’est à lui que l’on doit la place faite en spiritualité aux « devoirs d'état », qu’il faisait passer même avant la dévotion (VINCENT, p. 199-201). Seulement si lJ’accomplissement de ces devoirs est à préférer aux dévotions, c’est parce qu’il le juge nécessaire à la piété : ils lui restent donc en un sens subordonnés (1bid., 221).

108) Au point de vue de l’obéissance, François de Sales, tout comme Ignace, demande que l’on renonce même à son jugement propre. Pour comprendre ce point, il faut considérer que c’est la vie morale qui est subordonnée à la piété et non le contraire. Par suite l’important n’est pas ce que lon fait, mais le sentiment avec lequel on le fait, Or il y a plus d'amour à renoncer à son jugement, parce qu'il y a plus de désappropriation en soi.

109) Notons en passant la comparaison de Sainte-Beuve (Port- Royal, I, 228): « Si dans la littératüre de la spiritualité, d’Imitation de Jésus-Christ est la perfection sobre et inimitable, le Racine ‘du genre, saint François de Sales... en est le Lamartine abondant, exubérant, immodéré, pourtant aimable et délicieux toujours. » Non pas qu’il n’y ait pas chez lui de doctrine, tant s’en faut. Mais sa doctrine, en ce qu’elle a de personnel, est plus basée sur un sentiment que sur une théorie. C’est pourquoi M. Strowski nous parait plus proche de la vérité en lui reprochant de manquer de décision que M. Vincent en parlant de « système ascétique salésien » (p. 166, n.).

Pierre de Bérulle eut surtout le sens de la transcendance divine: aussi donna-t-il une place importante aux dévotions intermédiaires. Seulement tout chez lui est expliqué par la théologie de l’union hypostatique. Ainsi l’être de raison, placé par les conciles à la tête du dogme, se rejoint avec l’objet de la piété de l’Imitation pour former une conception très vivante: le Christ de l’âme pieuse, « Notre-Seigneur ».

La même idée fut reprise par le P. de Condren, qui la compléta par la notion du sacrifice rédempteur. Enfin M. Olier, en soulignant la doctrine du péché originel, accentua l’opposition entre l'esprit de la chair et l’esprit de Jésus. Mais en même temps qu’il mit ainsi un abîme entre l’humaïin et le divin, il jeta un pont sur cet abîme, par le rôle capital qu’il donna dans sa théologie spirituelle à l’Eucharistie, réalisation du Verbe Incarné.

Ce qu’il y a de remarquable dans cette spiritualité, c’est le fondement doctrinal qu’elle donne à la piété; elle ajoute ainsi à un sentiment très profond la satisfaction d’idées très claires, justifiant et appuyant ce sentiment. Sans doute ce dernier en est la véritable base psychologique et c’est pour cela qu'avec une telle piété on devient incapable de raisonner autrement que pour se convaincre de ce que l’on aime; mais aussi grâce à ces idées, on est tellement conquis par la piété que l’on ne peut plus rien comprendre que d’après elle.

4. À partir de maintenant, on peut dire que la piété est constituée dans ses éléments essentiels Mentionnons seulement d’une part le courant hétérodoxe du quiétisme, poussant l’amour jusqu’à l'indifférence et la passivité totales et remplaçant l’objectivisme par une affectivité toute personnelle; et, comme contre-partie, le développement de la dévotion au Sacré- Coeur, affirmant elle aussi la prééminence du sentiment, mais en l’objectivant dans un symbole très concret. Cette dévotion a pu n'être pas exempte de mythologie, de superstition, voire même de fétichisme; mais cet objectivisme a été précisément le moyen d'éviter les inconvénients d’une piété trop affective. De plus cette même dévotion a mis en relief l’idée de « réparation » et fut ainsi une réaction contre l'indifférence religieuse.

Si maintenant, pour conclure cette introduction, nous jetons un coup d'oeil d'ensemble sur ce que nous avons remarqué, nous obtenons les résultats suivants:

a) La piété est issue d’abord de la conscience que l’homme a prise de sa position à l'égard de la société et de la transformation de ses pratiques religieuses par les sentiments de respect et de soumission qu'il leur a ajoutés.

b) Sous sa forme chrétienne, la piété est devenue une confiance dans un avenir meilleur et dans le Christ qui devait être l’instaurateur du royaume de Dieu, une volonté de rénovation et une aspiration mystique à l’union avec Dieu. Le tout s’est objectivé dans un culte sacramentel et dans un dogme définissant la personne du Christ.

c) Au cours des siècles chrétiens, cette piété s’est développée par la liturgie qui en a fortifié les sentiments, par le monachisme qui en a réglementé les tendances ascétiques, par l’intériorisme qui en a discipliné l’affectivité, par les exercices de piété qui l’ont transformée en moyen de culture morale et spirituelle, soit sous forme d’activité à tendances mécaniques, soit sous celle d’affectivité personnelle, soit enfin comme intellectualité mystique. l

L'histoire de la piété est donc celle d’un sentiment formé dans la collectivité chrétienne, plutôt que celle des idées de quelques personnalités. Sur la base de ce sentiment s'est établie une pédagogie, suivant laquelle l'Eglise présente à ses fidèles tout un système de culture spirituelle avec l'autorité qu’elle tient de tout son passé. L’individu est ainsi encadré matériellement, moralement, intellectuellement, affectivement. Et bien que ce cadre soit assez riche et assez souple pour lui laisser une part relativement grande de choix parmi les aliments spirituels qui lui sont offerts, il est non seulement invité, mais poussé à ne prendre que ceux-là, pour en recevoir une structure mentale et affective déterminée.

C’est cette structure que nous devons maïintenant analyser en détail, pour essayer de la définir, afin de voir ensuite quels en sont les produits.

Page 1