LES IDÉES, OBJET DE LA CHARITÉ
tralisation totale vers son objet. Il se passe donc en elle quelque chose d’analogue à ce qui se passe dans l’amour humain, qui est la revanche de l’espèce contre l’individualisation de la vie et qui tend à sortir des formes déterminées par cet individualisme pour vivre au-dehors et au-delà et ne pas mourir avec lui. De même l’amour qui fait le fond de la piété consiste essentiellement à sortir du moi pour vivre en un autre chose; cet autre chose apparaît à l’âme pieuse comme son Dieu, parce que l'essentiel en est justement qu'il est autre chose qu’elle et qu’il l’est absolument, puisqu'elle n’est rien et que lui est tout.
Tout cela nous l’avons vu à propos de la Foi et de l’Espérance. Mais c’est par la Charité surtout que cela se réalise, parce que l’amour accomplit beaucoup plus complètement ce que peut faire la pensée et l’action. L’une avait donné à l'âme une certitude sur l'existence d’un monde spirituel autre que le monde naturel: l’autre avait ajouté la confiance en l’accessibilité de ce monde. La charité y fait entrer, parce qu’elle est non seulement la pensée de son objet, mais l’ardeur de cette pensée, non seulement la volonté d’une action, mais la force de cette volonté. Bien plus, elle se donne, mais sans le savoir ; elle s’oublie, mais en l’oubliant. Elle est ainsi l’union totale avec cet objet, parce qu’elle se perd en lui, et le dépouillement complet pour se remplir de lui.
Sic vos non vobis. On pourrait prendre le mot comme devise de cette charité, puisqu'elle est une vie intégralement tournée vers autre chose qu’elle-même, vie dans laquelle le «moi» est complètement supprimé, alors que le «je» y trouve sa pleine activité et qu’au lieu de se constituer dans son individualité, il se forme en tout ce qui le dépasse. « Qui perd son âme» sans même savoir qu’il la perd, parce qu’il la donne, «la retrouve au centuple», parce que «ce n'est plus lui qui vit, mais son Dieu qui vit en lui.»
5. — Il nous reste enfin à préciser le rôle exact et complet des Idées-objet de piété ou de définir toute leur réalité phénoménologique, en tant qu’elles sont objet de la piété totale qu'est la Charité.
Ces Idées nous sont apparues comme absolument néces-
saires : il n’y a de piété que si l’on a devant soi un objet. Il faut de plus que cet objet soit absolument objet, c’est-à-dire qu’il puisse attirer tout vers lui, sans cesser d’être accessible. Or ce rôle, il le joue précisément parce qu’il est essentiellement idéal, qu’il est, non une chose que l’on puisse prendre, mais une Idée que l’on doit suivre.
Mais ce n’est pas tout. N'importe quelle Idée ne peut pas servir d'objet à la piété. Il faut qu’elle soit principe de pensée et d’action religieuses, principe d'amour et de renoncement. Or, rien de tout cela n’est possible si cette Idée ne réalise pas certaines conditions intrinsèques qui la rendent capable d’être cet objet transcendant et absolu, sans lequel il n’y a pas de piété. Il y a donc des catégories religieuses comme il y en a de la science; et toute conception pieuse qui n’y rentrerait pas serait une illusion, non pas dans sa fonction représentative, mais dans sa fonction religieuse.
Ces catégories, en tant qu’elles sont les formes transcendentales et constructives des Idées, nous les avons trouvées dans les trois vertus fondamentales de la piété catholique: la Foi, l'Espérance et la Charité. Elles pourraient se retrouver aussi bien dans toute piété: il faut qu’on puisse croire en une Vérité, qu'on puisse y trouver un guide sûr et un soutien ferme pour l'action et que, à l’occasion de cette Vérité et de cette action, l’amour surgisse, authentique et total 75). Alors on peut
75) Voilà pourquoi du reste cette piété ou, si l’on préfère, ce mysticisme, est à la base de toute action profonde, de quelque nature qu’elle soit, L'homme qui veut produire une oeuvre de surhumanité, soit intellectuelle, comme le sage ou Partiste, soit morale, comme le saint ou le héros, soit sociale, comme le réformateur ou le révolutionnaire, ne peut le faire que s’il croit théoriquement et pratiquement à cette surhumanité' assez pour s’y consacrer entièrement. (C’est ce qui a fait dire à BERGsoN (Deux sources, p. 335 sqq.) qu’il faut du mysticisme pour soutenir les révolutions. Si l’on veut par exemple, supprimer le principe du profit privé de la société et qu’on limite l’action à la seule vie économique, on oublie que cette limitation à la vie matérielle est l’essence même du profit privé et qu’on ne peut vraiment détacher les hommes de ce sentiment que par un certain mysticisme. C'est pourquoi, pour le dire en passant, au lieu d’être les « chiens de garde » des intérêts particuliers (cf. l'ouvrage de M. NizaN à ce sujet), beaucoup de philosophes sont souvent les leviers les plus puissants de la lutte contre eux. Seulement ce n’est pas en surface qu’ils agissent, c’est au fond de l’intériorité humaine, là où sont les vraies réalités. Cf. Franz WERFEL, Realismus und Innerlichkeit,