LES IDÉES, OBJET DE PIÉTÉ
parler vraiment de religion, tandis que si ces conditions font défaut, quelles que soient les idées ou les principes dont on pourrait se réclamer, il n’y en aurait que l'apparence.
Seulement la Foi, l'Espérance et la Charité n'existent qu’à la condition de poser devant elles et au-dessus d’elles leur objet ; et celui-ci a beau être construit par elles, sa construction ne se fait que s’il sé sépare d’elles, de même que l'enfant ne vit que s’il sort du sein de sa mère ou qu’un artiste ne produit une oeuvre qu'en l’exprimant. Or, pour que ces Idées réalisent cette séparation de l’objet et du sujet, elles doivent être telles que rien en elles n'implique un repliement quelconque de l’objet sur le sujet ou, en d’autres termes, que, dans leur construction, le sujet ne se prenne jamais comme objet. Cette construction est donc une transcendentalité pure, indépendante de tout psychisme individuel; et l'oeuvre construite, une transcendance absolue, supérieure à toute conscience. C’est pourquoi, ce qu’il y a d’essentiel à ces Formes, c’est ce qu’en langage chrétien on appelle leur « surnaturalité », ce que nous pouvons appeler leur transhumanité, c’est-à-dire ce par quoi elles fixent fortement et définitivement la désorientation de l’activité spirituelle. Et cette transhumanité, c’est moins dans leur contenu qu’il faut la chercher que dans leur Forme, parce qu’il ne s’agit pas de ce qu’elles signifient, mais de la façon dont elles le présentent. I1 reste que cette réalité, toute formelle qu’elle soit, n’en est pas moins une réalité, de la même façon que la poésie n’est pas dans la suite des mots ou des idées, mais dans le style des images et l’harmonie du rythme.
6. — Il nous reste un dernier pas à faire. (Cette surnaturalité que nous avons trouvé dans les Idées religieuses en tant qu’objet de Foi — la Révélation — et en tant qu'objet
d'action — la Grâce — et qui correspond à ce par quoi la conscience transcendentale peut réussir à être un sujet pur de pensée ou d'activité, en quoi consiste-t-elle comme objet de Charité? qu’y a-t-il dans l’être a priori de notre conscience qui puisse la prendre comme objet?
Nous avons vu que l'essentiel de l’oeuvre de la piété, c'était
de donner à l’âme la conscience de son salut, c’est-à-dire de sa
délivrance par rapport aux nécessités matérielles qui pèsent Sur Sa vie, par rapport aussi aux conditions morales dans lesquelles elle se trouve, par rapport enfin et surtout à elle-même. Elle rencontre donc en son Dieu son épanouissement complet et total. Elle l’y rencontre sans doute parce que sa piété a consisté à se dépouiller d’elle-même pour se tourner intégralement vers autre chose qu’elle; elle l’y rencontre surtout parce que cette désorientation correspond au besoin le plus essentiel, ie plus transcendental de la conscience: se désindividualiser.
Très souvent sur notre chemin nous avons retrouvé cette idée que tout individualisme est une fermeture de la vie, que l'on essaie de s'approprier et que l’on tue par cette appropriation. L’être humain, comme tout être vivant, est un rameau, au moral comme au physique, qui prétend se séparer du tronc et se condamne ainsi à mourir. Il ne peut retrouver sa vie que dans l’Etre général, Ego sum vitis, vos palmites. L'homme qui limite la vie à la sienne propre en se posant lui-même comme objet de cette vie, traitant les autres comme autant de moyens pour lui et ignorant en eux ce qui ne peut lui servir, devient : fatalement un isolé, puisque les autres — hommes et choses — sont essentiellement beaucoup plus que des moyens pour lui. En outre, le monde extérieur lui devient hostile: il n'y voit et n'y peut voir que ce qui le contredit, parce qu’il n’y cherche que ce qui le favorise. Au contraire, quiconque sait se faire sujet pur à l'égard d’autres sujets et sujet total envers l’Etre absolu — charité envers le prochain et charité envers Dieu —par le fait même qu’il s’oublie, se sent en communion avec tout ce qui n’est pas lui. Sa destinée alors se réalise telle qu’elle doit être, parce qu’il a trouvé le moyen de sortir de son individualité et de s’unir à la Vie totale. Les êtres et les choses lui sont favorables et amis, puisqu'il a détruit en lui tout ce par quoi ils lui étaient hostiles ou ennemis. Il n’est donc plus un étranger dans le monde; il y est chez lui, de la même façon qu'une femme aimée se trouve heureuse dans la maison que lui a donné celui qui l'aime, parce qu’elle l’a d’abord aimé; et qu'elle se sent comprise et aimée, parce que c’est son propre amour qui a construit son foyer 76).
76) Voir à ce sujet les magnifiques pages du P. LABERTHONNIERE