‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 153 sur 165 · L'OEUVRE DE LA CHARITÉ · texte numérisé non relu

L'OEUVRE DE LA CHARITÉ

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Nous arrivons ainsi à cette conclusion: la piété est, en tant qu'activité affective et spirituelle, un amour permanent de tout ce à quoi elle donne le nom de Dieu. Mais elle est surtout la

à propos de Saint-Jean de la Croix (Bull. de la Soc. fr. de Philosophie, mai 1925). D'une part le rôle de l’ascétisme chrétien est de substituer à l’égocentrisme, naturel en nous « soit parce que cela serait inhérent à notre nature même d’être créé. soit parce que notre nature aurait subi une corruption » (p. 54) la « générosité » qui nous fait sortir de nous-mêmes « pour penser et pour faire plus que nous ne sommes naturellement, c’est-à-dire par nous-mêmes, capables de penser et de faire »; d’autre part si l’on arrive à cette transformation, ce n’est pas parce que Dieu, par une sorte d’ « Egoïsme divin », « ou bien par la seule vertu de sa nature parfaite, ou bien par Ja toute-puissance de sa volonté infinie, dompterait, capterait et façonnerait nos égocentrismes, nos égoïsmes particuliers, pour les faire servir à ses fins et manifester surnaturellement sa gloire » (p. 55), mais parce qu’il « se présente au contraire comme une générosité, une bonté, une charité qui, sans avoir besoin d’eux, ni pour sa gloire ni d'aucune façon, veut les êtres que nous sommes en eux-mêmes et pour eux-mêmes et se donne à eux pour les faire être et les faire vivre réellement. » Et l’auteur ajoute ces précisions singulièrement suggestres: « Dès lors donc que la vie dite surnaturelle est conçue comme consistant essentiellement à aimer Dieu pour lui-même ainsi que Dieu nous aime pour nous-mêmes, dès lors qu’elle est générosité au sens le plus fort de ce mot, c’est-à-dire charité au sens évangélique et paulinien, ce qui la distingue de la vie naturelle, ce n’est donc pas du tout qu’elle serait passivité en nous, tandis que la vie naturelle serait activité: mais c’est qu’elle est un autre mode d’activité, une activité généreuse par laquelle on sort de soi, s’opposant à l’activité égoïste : par laquelle on se concentre en soi et inconciliable avec elle » (p. 57). « Il se trouve donc de la sorte qu’entre le naturel et le surnaturel, à la manière dont saint Jean de la Croix les distingue et les oppose, en se plaçant au point de vue de la vie, l’opposition est toute morale, uniquement morale » (p. 58). C’est du reste en effet dans ce même sens que les auteurs ascétiques en général parlent de surnaturel. Par là, se définit la différence entre la mystique plotinienne et Ja mystique chrétienne: « au lieu de concevoir. des âmes sans mode s’absorbant dans un Dieu sans mode, comme des accidents qui s’évanouiraient dans l’unité d’une seule et même substance, Jean de la Croix conçoit des âmes vivantes qui sont de véritables êtres, c’està-dire qui, dans leur intériorité même existent en soi et pour soi et qui, comme telles, s’unissent à un Dieu vivant par don réciproque; par rencontre de volontés qui se cherchent et qui se trouvent » (p. 49). .< Par suite, la Réalité infinie qui nous pénètre et nous déborde,

qui nous fait être et nous fait vivre... au lieu de se présenter comme n’étant qu’un je ne sais quoi indistinct et amorphe, une sorte d’Etre universel qui ne serait ni ceci ni cela, et dont nous ne saurions rien dire autrement que par des analogies mimant seulement la connaissance et par conséquent fallacieuses, se présente au contraire comme étant, spirituellement et moralement, déterminée d’une façon tres nette. C’est dans toute la force et tout le plein sens du terme, une GENEROSITE, en laquelle la générosité que nous avons à Se à a son principe et sa fin. Mais: puisque, par le fait même, pour le

conscience de trouver en ce même Dieu, d'y être complètement et parfaitement aimée. Elle n'existe pas seulement à titre de vertu pratiquée: elle existe aussi à titre de bonheur reçu. La piété n’est pas qu’un amour qu’on donne: elle est un amour qu’on reçoit en échange de celui qu’on a donné. C’est enfin ce qui fait la réalité de son Dieu: il existe vraiment pour elle, parce que très réellement il est pour elle l’amour dont élle vit. Deus caritas est.

Il nous semble, qu’on nous permette de l’avouer, que par là nous approchons du fond du problème religieux. ‘L'essentiel n’en serait-il pas de savoir si le monde, l’univers, l’Etre — peu importe le mot — est l’ennemi de l’homme ou si c’en est l’ami? si la destinée de ce dernier est celle d’un condamné à mort, qui ne sait pas pourquoi on l’a condamné et qui ruse avec ses bourreaux pour retarder jusqu'à la dernière extrémité l'issue inévitable, consumant ainsi toutes ses forces et tout son temps dans une lutte où il se sait d'avance vaincu — et quel non-sens qu’une vie consacrée uniquement à reculer une mort qu’il lui est impossible d’éluder ! — ou bien si c’est celle d’ou ouvrier qui:travaille au service d’un « grand oeuvre », dont toute la raison d’être est d'apporter sa contribution spéciale et dont la mort est le moyen nécessaire pour qu’il cède la place à d’autres, capables de faire

connaître il faut être généreux. comme en ce monde nous n'avons jamais fini d’être généreux, jamais fini de sortir de notre égocentrisme, nous n’avons non plus jamais fini de connaître Dieu, jamais ‘fini de nous unir à lui pour vivre de sa vie. Et au lieu de le connaître statiquement à la manière de la connaissance commune et naturelle, c’està-dire égocentrique, qui n’aboutit toujours qu’à concevoir un Dieu de ce qui est, un Dieu du aux formes arrêtées et fixes dont Aristote disait qu’ « il est éternellement ce qu’il est »… on le connaît dynamiquement comme le Dieu de ce qui doit être, comme ‘le Dieu d’un idéal de bonté, de justice, de communion des âmes par {lui et en lui: idéal qui pour nous n’est point réalisé, puisque sitle monde envisagé dans ses formes extérieures, peut être pensé logiquement comme constituant une hiérarchie, un ondre beau à voir, ‘envisagé dans les êtres qui y vivent et qui $y opposent -par leurs ‘appétits, il est au contraire conflit et désordre et qui, s’il fallait :sy tenir, ne serait jamais bon à être, mais que nous devons réaliser «et dont les exigences se révèlent à nous au fur et à mesure seulement que nous y travaillons » (p. 68-69).

Ajoutons seulement qu’une telle conception de Dieu -est :plus religieuse que proprement philosophique, ce qui n’empêche qu'il y a lieu de compléter la seconde par l’étude philosophique -—— c’est-àdire phénoménologique — de la première.

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