‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 154 sur 165 · DEUS CARITAS EST · texte numérisé non relu

DEUS CARITAS EST

ce qu’il ne peut faire? — et alors quelle heureuse certitude de se sentir assuré du succès par le fait seul qu’on travaille!

Telles sont au fond les deux solutions fondamentales de la vie, entre lesquelles, de toute nécessité, il faut choisir, en subordonnant l’un des deux termes à l’autre: ou bien la vie veut surtout jouir d’elle-même et’ prend alors à son service, la conscience qui travaille, ou bien cette conscience se donne à son travail et se sert de la vie qui se sent, pour mieux se donner; en termes plus simples, ou bien l’on s’aime soi-même, et tout le reste, science, travail, pratiques religieuses au besoin, n’est qu’un moyen pour jouir de la vie, ou bien l’on aime, l'intelligence, la volonté, le coeur étant au service de cet amour.

Dans ce dernier cas seulement, il y a religion, même si les croyances et les pratiques étiquetées — toujours provisoirement — comme religieuses, sont rejetées. Dans le second cas, même si on en garde l'apparence extérieure, il n’y en a pas. La religion est donc au fond la réponse que l’homme apporte à ce problème capital de la destinée ainsi posé. Seulement, il ne peut être question d’une réponse d’abord théorique: ce serait alors à la philosophie à parler la première et il faut reconnaître qu’un tel problème n’est pas directement de son ressort. Il s’agit d’une réponse avant tout pratique, consistant dans l’attitude fondamentale prise par la conscience. Car on ne peut comprendre que l’homme trouve de l’amour dans le monde que si on commence par apporter le sien et dans la mesure où on l’apporte. Voilà pourquoi c’est par l'attitude religieuse qu’on formule la réponse; voilà pourquoi celle-ci n’est pas et ne peut pas être en termes d’intellectualité et voilà pourquoi le rôle de la philosophie est de comprendre ensuite cette formule en en distinguant la portée représentative, toute provisoire, de la portée religieuse, essentiellement éducative. Primum vivere, deinde

philosophari.

Au terme de ces analyses, il convient de jeter un coup d’oeil sur le chemin parcouru pour fixer les résultats que nous croyons avoir obtenus.

La piété catholique nous est apparue comme une discipline de l’affectivité religieuse, discipline dont le principal moyen consiste à poser un objet extérieur et transcendant, à l’amour duquel l’âme s’abandonne petit à petit. Ainsi se fait une décentralisation de toutes les tendances par rapport au sentiment du moi, décentralisation qui aboutit à orienter la vie psychologique et morale vers ce seul objet.

1. — Plus en détail, les étapes de cette formation sont les suivantes :

A partir d’une indifférenciation primitive où tout est tout, magie, religion, piété, nous avons vu la religion se séparer de la magie par une distinction à la fois objective et subjective: objective, le résultat du rite étant attribué à un être individuel, génie, démon ou dieu; subjective, le sentiment à l’égard de cet objet étant de nature désintéressée, contraire par suite au sentiment utilitaire inhérent à la magie. Il se produit ainsi quelque chose d’analogue à la segmentation de la nébuleuse primitive en systèmes solaires distincts et de ceux-ci en planètes: l’idée de Dieu se sépare de celle de l’homme sous l'influence de la force centrifuge qui pousse l’âme à sortir d’elle-même et entraîne avec elle un sentiment humain qui se constitue en entité distincte.

Ce sentiment est, il est vrai, contrebalancé de force centripète: la religion reste mêlée de magie: tantôt elle sert son Dieu, tantôt elle s’en sert: tantôt en tant qu’individuelle, elle se tourne vers lui, tantôt en tant que collective, elle le tourne

vers elle. C'est ainsi qu'elle se différencie en religion nationale, soumission de chacun devant l’idée de patrie en même temps qu'utilisation des dieux pour la gloire de cette patrie, et en religion de salut, consécration des âmes à une doctrine commune et moyen pour ces âmes de se sauver ou de se justifier elles-mêmes.

À peu près tous les éléments de la vie religieuse se sont constitués eux aussi et par une différenciation de ce genre et par le mélange de deux mouvements en sens contraire. Ainsi la piété. Elle s’est formée au sein de la religion par un mouvement centrifuge d'amour plus vif, de soumission plus grande, de service total, dans lequel s’affirment parfois d’autres tendances centripètes; à côté d’une liturgie de louanges, d’adoration et d'amour se pose un sacramentalisme de grâces et auprès d’une Eglise-communauté des fidèles s'établit une Eglisehiérarchie autoritaire. Celle-ci du reste se constitue elle-même comme un organisme vivant, dans lequel chacun se subordonne au tout et continue ainsi à vivre par piété, pendant que ce tout s'affirme comme un individu qui se suffit et devient le centre, voire même la fin de tout le reste.

De même encore dans cet organisme nous voyons d’autres individualités spirituelles osciller entre une activité de rayonnement et une activité de concentration: l’ascétisme, qui se tourne en monachisme, la Règle, qui devient principe du monastère, le dépouillement des biens matériels de chacun, qui agrandit les richesses de ces monastères, la soumission intérieure des membres, qui assure la domination du couvent. Dans des oeuvres comme l’Imitation, on voit se mélanger des aspirations épicuriennes vers la paix intérieure ou la jouissance des biens spirituels et la culture du sacrifice de soi et de l’amour, si bien que la piété, désormais établie comme une vie intérieure dans les individus, indépendante de la liturgie et de la règle, est à la fois l’amour de Dieu en soi et de soi en Dieu.

Enfin dans ce tout intérieur qu’elle est devenue, on voit se différencier les exercices de piété comme autant d’organes d’un être vivant. Chacun attire à soi les forces vives de l’âme pour les diversifier suivant les besoins, l’oraison transformant la pensée en affections, à peu près comme la digestion trans-

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