‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 155 sur 165 · LA PIÉTÉ ET SON OBJET · texte numérisé non relu

LA PIÉTÉ ET SON OBJET

forme les aliments en sang, l'examen purifiant ces affections comme les poumons ou les reins purifient le sang de ce qui l’empoisonne, les sacrements apportant de l'extérieur les aliments dont l’âme a aussi besoin que le corps, et la prière donnant à toute cette vie le ressort qui la conduit vers Dieu, encore comme le sang donne aux membres l’activité qui leur fait produire leur travail. Seulement, de même que tel ou tel organe parfois compromet la santé générale par une hypertrophie de la sienne propre, de même ces exercices peuvent eux aussi s’hypertrophier aux dépens de la piété: les sacrements en la mécanisant, l’oraison en s’égarant dans l’illuminisme, les examens en provoquant les scrupules, la prière en diminuant l’action. De même encore que toute cette activité organisée s’égare et se corrompt lorsqu'elle se tourne plus vers la jouissance d'elle-même que vers l’activité, il arrive que cette piété diminue la vie plus qu’elle ne l’augmente, lorsque sa foi se tourne en fanatisme, sa confiance en quiétude, sa charité en accaparement des autres ou lorsque les prières se tournent en formules, les sacrements en rites magiques, les dévotions en superstitions.

La piété est donc une sorte d'organisme spirituel, à la fois source de vie en tant qu’actif, source de faiblesse par l'excès de sa différenciation. C’est, si l’on nous permet encore cette comparaison, l’un des atomes qui constituent notre être moral, à peu près comme les atomes matériels constituent les corps chimiques. Elle aussi a son noyau, centre d’activité, ses électroûs qui tournent autour de ce noyau: les différents sentiments humains qu’elle attire et dirige vers elle. Elle a donc sa force de cohésion et son action de rayonnemént: celle-ci lui donne sa consistance et sa durée; mais celle-là, en déterminant sa forme, la fixe et l'amène parfois à se détruire elle-même.

2. — Si maintenant nous regardons l’objet de la piété, nous constatons que, d’abord présenté au simple fidèle par l'Eglise, il ne possède et ne peut posséder qu’un aspect purement théorique. Il n’est perçu par la conscience qu’en vertu d’une sorte de placage d’origine sociale, de telle sorte qu'à ce stade élémentaire, la piété n’est encore que l'influence reçue de la part du milieu religieux dans lequel on se trouve.

Mais à partir du moment où le croyant se soumet à l’éducation que son milieu veut mettre en lui, il répond à la présentation de l’objet par ses propres efforts, grâce à quoi l’objet prend à ses yeux une réalité de plus en plus précise. Par le fait que le fidèle accepte cet objet, non seulement, si l’on peut dire à titre sociologique, mais psychologiquement, il lui reconnaît un degré de valeur et partant de réalité plus élevé. En outre, autour de cet objet, la vie spirituelle et morale se forme, se centralise et s’unifie. Il se produit donc comme une sorte de croissance continue des idées de piété s’opposant à toutes les autres idées qui sont dans la conscience. A mesure que cette opposition s’accentue, le fidèle tend de plus en plus vers l’objet; mais en même temps, il se sent entravé dans cette tendance par tous les autres objets. Il se trouve placé entre deux centres d’attraction: sa vie ordinaire et «naturelle» et cet objet, d’autant plus réel à ses yeux que sa propre activité le lui a fait apparaître comme « surnaturel ». D’une part il désire de toutes ses forces posséder cet objet: d’autre part il se sent incapable de l’acquérir, précisément parce qu’il ne s’y attache qu’en refoulant, si l’on peut dire, le reste de la conscience.

C’est alors que jaillit la prière, prière-demande d’abord, en vue de la possession de biens matériels ou spirituels, tant que la conscience a senti la valeur de l’objet plus que la non-valeur de ce qui n’est pas religieux, prière-soumission ensuite, lorsque l'opposition a été comprise et que le fidèle, placé devant sa croyance, se rend compte qu’elle est pour lui une nouvelle ‘vie, plus désirable encore qu'obligatoire. C’est du reste pour cela que le sentiment d’impuissance croît avec le désir de Dieu, . plutôt qu’inversement.

Toute cette préparation psychologique ne se fait donc pas simplement comme un exercice à vide, analogue aux mouvements gymnastiques par lesquels on veut augmenter ses forces physiques. Il y a lieu de considérer l’objet religieux comme de tout autre nature que de simples conceptions, sortes d’épiphénomènes de cette ascèse. De là la nécessité de sortir du psychologisme, de ne pas se contenter d'examiner les diverses réactions du sentiment, de l'intelligence ou de la volonté en elles-mêmes, mais de porter son attention sur cet objet. Le

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