PHÉNOMENOLOGIE DE CET OBJET
problème se pose donc : Quelle est précisément la fonction réelle des idées religieuses? Il devient alors nécessaire de pousser plus au fond l’analyse de la piété, là où elle est à proprement parler de la piété, pour se rendre compte de ce que sont, non seulement pour l'âme pieuse, mais aussi en elles-mêmes, les conceptions qui la dirigent et la soutiennent.
3. — Là encore, à mesure que se développent les sentiments de piété, leur objet prend une consistance de plus en plus forte. 11 finit même par devenir l’objet intégral de toute la vie psychologique, parce qu’une lutte s’engage collatéralement, si l’on peut dire, d’une part entre les tendances « naturelles » et la « vie surnaturelle », d'autre part, non plus entre l’objet religieux et les autres objets de la conscience, mais entre cet objet et le moi. L'âme se trouve placée entre deux mondes spirituels. L'un des deux doit s’effacer et l’autre grandir, si bien que finalement, la conscience se constitue dans une intentionalité totale et absolue vers cet objet.
I1 apparaît alors que celui-ci, tel qu’il est saisi par la conscience, possède une réalité phénoménologique, ce qui veut dire que sa relation en tant qu'objet avec la conscience est un phénomène de vie spirituelle, phénomène dont la réalité consiste, non seulement dans l’activité psychologique qui S'y rapporte, mais aussi et surtout dans le fait qu’il en est réellement l’objet, inséparable, il est vrai, de cette vie, mais faisant tellément partie intégrante d’elle qu'elle aussi en est inséparable. On peut dire sans doute — et aux yeux du philosophe qui regarde les choses en pur théoricien, indépendamment de toute préoccupation religieuse, c’est très vrai — que cet objet est construit par l'esprit. Il l’est, puisque la conscience a mis toute la collaboration de ses efforts à sa constitution comme objet de sa vie. Il l’est encore, parce qu’il existe réellement à titre de phénomène pour l'âme pieuse. Mais on aurait beau dire de lui qu’il n’est qu’une conception de l'esprit: c’est précisément parce qu’il est réellement cela que l’on peut y voir une réalité. Du reste, il faut reconnaître que l'esprit n’est pas un simple appareil enregistreur des existences indépendantes de lui, mais un producteur d’autres existences, d’ordre différent,
réelles cependant, au même titre que les oeuvres morales, littéraires, artistiques, qui, elles aussi, ne sont après tout que l'oeuvre de l'esprit humain.
Seulement il ne faut pas oublier que cet esprit, lorsqu'il construit, répond à une exigence fondamentale de son être : s'étendre au-delà, parce Sat. n’est et ne vit que dans la mesure où il se rattache à l’Etre et à la Vie qui le transcendent. C’est pourquoi nous avons pu constater que ces conceptions ne sont pas le résultat de la simple fantaisie de l’homme: il y a en elles des conditions intrinsèques d'existence et elles ne tiennent que si elles répondent aux formes religieuses de la conscience, de la même façon que les oeuvres artistiques ne valent que si elles répondent aux formes du sentiment esthétique. Il y a une religiosité authentique et une religiosité fausse des idées de piété : l’une et l’autre se jugent, non seulement ex parte hominis, suivant que son attitude est plus ou moins proche de la conscience religieuse transcendentale ou du psychisme personnel, mais ex parte objecti, suivant qu’elles sont plus ou moins formées par cette transcendentalité et qu’elles réalisent une transcendance plus ou moins absolue. C’est alors vraiment que l’on peut parler de réalité phénoménologique transcendentale de ces Idées, puisqu'elles apparaissent réellement comme objet de la conscience sous sa forme la plus intégralement religieuse.
Mais cette réalité est uniquement d'ordre formel: elle consiste, sinon dans l'exactitude du contenu par rapport à une ontologie quelconque, au moins dans la qualité d’Idéés par rapport à l’activité de Ro C’est pourquoi elles sont rebelles à toute analyse, tout à fait de la même façon que les oeuvres esthétiques: c’est leur ensemble, leur tout, plus précisément encore ce qu’il y a de spécifiquement original dans ce tout, qui en est l'essentiel. Aucun mot ne nous semble mieux exprimer cette originalité que celui de « style », en l’employant dans le même sens que celui qu’on lui donne, lorsqu'on parle du style gothique ou du style roman, ou encore du style Henri II ou du style Empire, s’il est question d'ameublement. Seulement, il s’agit ici d’un style de religiosité, lequel du reste peut prendre différents aspects, suivant les divers auteurs, de la même façon