‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 157 sur 165 · LES IDÉES DE PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES IDÉES DE PIÉTÉ

que le style classique diffère suivant qu’on le prend chez Racine ou chez Bossuet, sans cesser d’être classique. On peut parler en ce sens de !’ « esprit » de l'Evangile, comme de celui de saint Augustin, de la « spiritualité » de l’Imitation comme de celle des Exercices spirituels, de celle d’un François de Sales ou de celle de M. Olier.

Or, en toutes, ce qu’il y a de commun, ce qui fait le caractère chrétien et catholique, c’est ce que nous pourrions appeler, suivant le terme grec beaucoup plus expressif que le terme français de charité, l’&yarn, amour des âmes pieuses pour leur Dieu et de ce Dieu pour elles, dans lequel elles trouvent la réalisation du salut de leur conscience et du bonheur de leur âme, en même temps que la certitude de leur pensée et la force de leur action. Le catholicisme y ajoute la réalisation de la charité fraternelle dans et par l'Eglise, bien que cette Eglise, en tant que chose humaine, ait tendance, comme tout ce qui est humain, à se prendre elle-même pour objet et à détruire alors ce pour quoi elle existe.

4. — Il est à remarquer du reste que la piété, lorsqu'elle est poussée jusqu’au mysticisme complet, en arrive à se passer d'idées claires ou de connaissances précises, puisqu’alors l’objet s’estompe tellement que l’on n’a plus besoin de savoir qui l’on aime et qu’on l’aime d’autant plus qu’on est moins capable de dire qui il est!). On a montré?) que si la prière commençait par des idées et sentiments précis, son but et son résultat étaient,

à l'extrémité de ce développement, la « nuit obscure » ou l « expérience abyssale », le renoncement à tout ce qui est forme, non seulement de l'imagination, mais même de l’intelgence. C’est qu’en effet ces formes résultent de l'introduction

1) C’est d’ailleurs une loi psychologique couramment admise ‘que la précision des idées est en raison inverse de l'intensité de l'état affectif. Cf. GODFERNAUX, Sentiment, p. 101: « Peu soucieux de comprendre, tenant la science pour vaine et même dangereuse, ils (les inystiques) n’aspiraient qu'à être émus.. Us se sentaient.. emplis d’un amour ‘auquel ils ne pouvaient imaginer d’objet sur la terre, car tout objet défini, en le limitant, eût amoindri.… L'idée de Dieu... a constamment évolué. L'âge mystique Va singulièrement modifiée, il l’a enrichie de nuances sentimentales, très appauvrie de pensée et de dogme ».

2) Cf. BARUZI, Jean de la Croix.

dans la vie de piété de moments d’arrêt, de la même façon qu’une oeuvre de maître fixe sur la toile ou dans le marbre le moment d’une pensée artistique. Il en est de la vie religieuse comme de toute vie: elle est élan perpétuel ou, comme on l’a si fort bien dit, « évolution créatrice ». Seulement notre intelligence a besoin, pour se reconnaître dans ce mouvement incessant, d’en prendre des instantanés, de le convertir en immobilité 3). C’est pour cela que la valeur essentielle des Idées est moins dans ce qu'il y a de fixe et d’immobile#) que dans ce qui est suggéré par cette détermination, moins dans la matière que dans la Forme. Plus au contraire l'esprit s'approche de l’absoluité de la vie, moins il a besoin de ces arrêts provisoires, et mieux il se passe des notions claires et des conceptions précises. Il est vrai qu’alors cette vie tend à devenir trop absolument individuelle, à perdre le contact avec les autres manifestations de spiritualité, à se dissoudre dans la confusion, à la façon de ces étoiles filantes qui, malgré leur éclat, ne font que passer audessus de nos têtes pour rentrer immédiatement dans l’obscurité, sans avoir pu ni réchauffer ni éclairer ceux qui les ont aperçues.

I1 y a entre la sensibilité et l'intelligence, plus exactement entre l’activité immanente et l’objectivité extérieure, un va-etvient permanent, qui fait ressembler les croyances religieuses à une toile de Pénélope, que l’on tisse le jour pour leurrer nos prétentions à posséder, que l’on défait la nuit pour reprendre pleine liberté de vie. Nos idées ne sont après tout que des prétendants à la possession de notre âme; en réalité elles ruinent et gaspillent nos ressources spirituelles, puisqu'elles limitent 5)

5) « Cette raison dont nous sommes si fiers, elle consiste surtout à tracer partout des limites. (C’est ainsi qu’elle nous donne l’illusion d’être maîtres de l’immensité qui nous déborde et nous étreint.» PRADINES, p. 152.

4) « La religion établit des causes pour servir à des fins. Et si les causes sont conçues en fonction des fins qu’elles ont à remplir, les fins se modifient à mesure que les causes se constituent. La religion n’existe que par cette intrication de causalité et de finalité. Il faut sortir de soi, constituer un ordre des choses, un système de forces, un monde des dieux. La pratique, le rite ont besoin d’un mythe en quoi s’envelopper. Sans le concours de intelligence, l’activité resterait inféconde. » DELACRoIx, Religion, p. 406-407. :

5) Du reste, comme l’a fort bien montré M. PRADINES, l’Idée est déterminante et par suite fait obstacle à l’action. C’est précisément

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