LES IDÉES DE PIÉTÉ
pour nous la réalité à la connaissance que nous en avons, puisqu’en les acceptant nous croyons posséder, alors que nous sommes possédés. Ce sont au contraire nos sentiments qui assurent la fidélité à l’hôte inconnu et attendu 6), puisqu'ils maintiennent toujours la porte ouverte aux nouvelles possibilités d’action, et puisque la piété est essentiellement l’art et la science du don de nous-mêmes.
. C’est ainsi que l'intelligence donne à la religion une forme précise et par suite l’individualité de son être moral. Elle en est donc ie principe d’individuation, ce sans quoi elle risquerait de n'être qu’une vague possibilité. Elle en est, si l’on peut dire, le corps?). Mais le corps n’est pas ce qui fait vivre, c’est au contraire ce qui tue, précisément parce qu’il est une détermination, une mécanisation de forces passagèrement constituées en un être individuel, et l’âme ne doit jamais s’y asservir sous peine de redevenir une routine, une matérialité, au lieu d’être une vie).
Nous retrouvons ainsi les conditions des organismes, dont la constitution comme être individuels est en même temps le moyen de la vie et la cause de la mort. Nous ne serions pas si nous n'étions pas nous. mais c’est parce que nous sommes
en vertu de ce réalisme déterminant des Idées que l’on arrive au orincipe d'autorité qui les pose comme des choses, mais qui, en fixant la piété dans une attitude trop rigide, finit par la détruire.
6) C’est pourquoi nous croyons qu’il y a plus de « bovarysme », pour reprendre l’expression de M. J. de GAULTIER, dans une intelligence qui croit connaître les choses et se connaître elle-même, alors qu’elle ne possède qu’une traduction d’après elle de ce qui est et imagine ainsi la réalité à sa propre mesure, que dans un sentiment qui, tout en poursuivant une notion inexacte, est cependant en marche vers une réalisation de ce qu’elle poursuit. Mais il est vrai qu'il y a un bovarysme de la piété, lequel consiste à se chencher soi-même en croyant chercher autre chose. | À
7) On peut parler, il est vrai, d’une « pensée silencieuse qui précède son expression verbale et imagée » (DELACROIX; Religion, p. 410) et comme telle antérieure au sentiment. Mais dans ce cas, il v a plutôt activité que connaissance, |
8) On pourrait même aller jusqu’à dire, comme nous l'avons fait plusieurs fois, que nos idées jouent dans la piété un rôle analogue à celui des fétiches dans les religions primitives, concrétisant le senfiment en un objet déterminé, sacralisé par le milieu social. Qui sait si ceux qui viendront après nous n'auront pas pour nos concepts et abstractions, nos théories et nos dogmes, le même mépris que nous avons pour les fétiches d'autrefois?
nous qu'un jour nous cesserons d’être. De même il n’y aurait pas de piété, s’il n’y avait pas de croyances pour lui donner une forme, mais elle ne peut pas durer, si elle n’est que la conséquence de ces croyances. Il lui faut un objet comme il nous faut un corps; mais si elle n’est pas un sujet qui en soit l’âme, elle cesse par le fait même d’être une piété. Pas de piété sans foi, pas de piété non plus où il n’y a que de la foi.
Voilà pourquoi nous pensons qu’il y a lieu de séparer le destin de la piété de celui des croyances et de conclure qu’aucune de ses formes ne lui est essentielle, mais qu’elle peut et qu’elle doit les dépasser toutes.
Certains ?) ont distingué la « croyance en » et « la croyance que », celle-ci opinion intellectuelle, possession d’une Idée que l’on adopte comme sienne, l’autre au contraire dévouement de l'esprit et du coeur à un idéal. Ne Pbourrait-on pas dire qu’elles sont indépendantes l’une de l’autre assez pour que la croyance «en» Dieu ne soit pas liée à la croyance « que » Dieu est, et qu'on puisse consacrer ses efforts et sa vie à cette catégorie de l’Idéal, sans penser que cet idéal a dû se réaliser quelque part dans l’espace et dans le temps ? Allons plus loin. Est-ce que ce ne serait pas davantage croire «en» Dieu que de croire «qu’» il n’est pas et qu’il faut qu'il soit, comme un musicien qui croit «en» la musique pour mieux travailler à la produire, plutôt que de penser qu’elle existe et de se contenter de cette pensée? Si la foi, plus encore que la connaissance, consiste, pour employer une expression scolastique, à « fieri eliud in quantum aliud », qu'importe qu’on ne sache pas ce qu'est cet « aliud », qu'importe même qu’il n'existe pas avant qu'on le devienne, puisqu'il ne s’agit que d’une chose, qu’il soit un « aliud »?
Le problème que nous avons voulu étudier trouve donc en Somme sa solution, d’une part dans le fait de cette construction d'Idées ou de Formes ayant pour rôle de fixer, non pas dans une matière quelconque, mais dans de l'Intellectualité — l’Intellectualité ne serait-elle pas la matérialité de l'esprit, si l’essence de celui-ci est d’être vie et création continues? — des
9) SCHELER, Sympathie, p. 135.