PORTÉE DE CES CONCLUSIONS
qui scrutent la nature de ce dont on vit: un boulanger sera toujours plus utile que le chimiste qui analyse le pain dans son laboratoire. Encore ce dernier pourra-t-il plus d’une fois apporter une heureuse contribution à la fabrication du pain. C’est pourquoi nous espérons n'avoir pas travaillé complètement en vain, si nous avons pu donner du fait religieux, une conception qui, pour n'avoir rien de religieux, peut augmenter la connaissance de quelque chose d’humain.
Mais si les uns nous reprocheront de n'avoir pas traité assez religieusement les choses religieuses, d’autres peut-être nous reprocheront de ne pas les avoir traitées philosophiquement, parce que nous nous sommes toujours préoccupé de voir dans les Idées dont nous avons parlé, exclusivement leur caractère religieux, sans en examiner en aucune façon le contenu philosophique. Car ces Idées ne sont pas pour nous, et nous prétendonc que l’on ne doit pas vouloir qu’elles soient, des solutions à tels ou tels problèmes métaphysiques. Si d’une part, pour agir en vrai philosophe, il faut ne pas examiner la signification ontologique des Idées, il faut aussi tenir compte du fait qu'elles sont religieuses, pour ne pas les juger à la mesure d’une fonction qui n’est pas la leur.
C’est ainsi par exemple que poser la question de l’existence du Dieu religieux, du surnaturel ou de la Grâce, nous paraît être un contresens scientifique, très analogue au contresens commis par je ne sais plus qui au sortir de la représentation de je ne sais plus quel chef - d'oeuvre classique, lorsqu'il demandait : « Qu'est-ce que cela prouve ? ». De telles questions sont en effet proprement théologiques et religieuses. Les poser, c’est poser, non pas le problème de la religion, maïs le problème religieux, c’est donc faire acte religieux, non acte philosophique. Une affirmation religieuse, si excellente qu’elle soit du point de vue religieux, ne doit pas être transposée sur le terrain philosophique, sans que l’on fasse une transposition correspondante, en tenant compte de la fonction spirituelle de cette affirmation. De tout temps il y a eu une différence énorme entre le Dieu des métaphysiciens et celui des âmes pieuses, parce que, phénoménologiquement, ils sont entièrement distincts et dans leur contenu et dans leur rôle. Les confondre, c’est
se condamner aux pires contresens et c’est rendre impossible la solution des problèmes.
On nous dira peut-être que cette distinction est purement artificielle, qu’elle peut valoir peut-être en tant que distinction de méthode, mais que la réalité ne peut pas se couper en deux parts, l’une religieuse et l’autre philosophique, tellement que l'on pourrait à la fois nier Dieu philosophiquement et l’affirmer religieusement. Une telle manière de poser la question a le défaut capital de confondre la science des choses et la conscience humaine et de croire que le rôle de celle-ci est le même que la fonction de celle-là 1). En fait l’homme qui veut savoir et l’homme qui vit sont dans deux positions radicalement différentes. L’un est un sujet d’action, pour lequel l’important n'est pas ce qui existe, mais ce qu’il fait, qui n’a pas à se soucier du problème des choses, mais du problème de sa destinée. L’autre au contraire prend toutes choses, y compris sa propre conscience, comme objet. Lorsqu'il parle du Dieu religieux, ce n'est donc pas d’une chose qu'il parle, mais d’une Idée, Idée qui est son oeuvre, bien qu’il ne soit pas totalement laissé à sa fantaisie pour la construire, beaucoup plus que l'expression d’une chose. Prendre cette Idée comme la définition d’une chose, encore une fois, ce serait faire comme celui qui prendrait l’Enéide pour un récit d’histoire.
Il n’y a donc pas à dire que si le Dieu religieux existe, le Dieu philosophique doit exister également. Mais il faut se rendre compte que l’un et l’autre sont deux réalités complètement différentes de nature, le premier étant une existence idéelle, une essence, le second la définition de ce qui existe, à supposer que cette définition corresponde en effet à une existence. De cette façon nous espérons pouvoir dire aux uns: Ne laissez pas hors de la science le Dieu des âmes pieuses, car il est un fait, étant une Idée, et ce fait mérite qu’on en fasse la science: et aux autres: Ne prenez pas votre conception, si bonne soit-elle
11) Tel est, croyons-nous, le gros défaut, soit du pragmatisme, soit de toute méthode d’immanence. On se place dans le devenir pour être dans la vie, et l’on a raison, tant que l’on parle au point de vue de la conscience. Mais dès lors que l’on prétend faire de la science, il faut en revenir à une philosophie de l’Etre et donc considérer non plus les existences, mais les essences,