LA PIÉTÉ ET LA VIE
pour votre conscience, comme si elle était par le fait même excellente en tant qu’acquisition scientifique ou métaphysique. Sommes-nous complètement dans l'illusion et nous sommesnous forgé une chimère, si nous espérons pouvoir ainsi donner satisfaction aux âmes religieuses en leur disant que la religion vaut d’être prise comme objet d’une science véritable et aux esprits philosophiques en leur offrant les Idées religieuses, non pas comme des conclusions à adopter ou à rejeter, mais comme une matière à étudier? Ne serait-il pas possible ainsi d’instituer une science des choses religieuses qui n’en soit ni l’affirmation ni la négation, mais l'intelligence? Nous ne nous flattons certes pas d'y avoir complètement réussi; nous voudrions seulement y avoir utilement essayé. (Car, suivant le mot de Platon, il nous a semblé que c'était « une grande espérance et un beau risque ».
Qu'il nous soit permis enfin avant de terminer, de dire un mot de la place de la piété ou de l’ascétisme religieux dans la vie morale de l’homme.
Il semble que, dans la vie comme dans la religion, rien n'existe qui n’ait son principe en dehors de soi, rien ne dure qui ne rayonne au-delà de soi. L'on ramène tout à soi et l’on croit ne rien devoir qu’à soi, alors que par soi-même on n’est rien. On veut tout garder, alors que tôt ou tard, bon gré, mal gré, il faut tout perdre. L’on va jusqu’à croire, tout au moins l’on agit comme si l’on croyait, que nous sommes le centre de tout et l’on se fait soi-même sa propre fin, alors que nous ne sommes qu’un moyen pour tout le reste. C’est au fond l'erreur capitale et la plus grande illusion, puisqu'il y a dans le moi infiniment plus que lui, puisque nous ne sommes que l'écho, en un point particulier de l’espace et du temps, de la vie de tout l’univers, nous appartenant bien moins à nous-mêmes qu'à tout ce qui n’est pas nous, et puisque par suite, réclamer une existence distincte, c’est se déraciner et se séparer de tout ce dont on tient l'être et la vie.
Or, cette désorientation de soi par rapport à soi, du désir par rapport à nos désirs, de la pensée par rapport à notre esprit,
de la vie par :apport à notre vie, la piété est l’une des manières, peut-être la meilleure, de la réaliser. Elle nous apporte des idées à croire, des volontés à pratiquer, un Dieu à aimer. ,Elle fixe les regards, les pensées, l'amour sur cet unique, précisément pour que nous ne nous repliions pas sur nous-mêmes. Or cet amour ne dilate-t-il pas la vie vers un au delà toujours plus réel que l’en-deça? Ne la rend-il pas capable de rayonner.en nous et par nous, et d’autant plus qu’il veut donner plutôt que conquérir, créer plutôt que posséder? Toute connaissance n’estelle pas un leurre à partir du moment où l’on croit y trouver une possession de l'être et non un moyen d’être? Nos efforts ne sont-ils pas vanités, dès lors que nous les bornons à nous faire vivre sans savoir pour quoi et pour qui nous vivons et ne deviennent-ils pas vrais et bons, lorsque nous les donnons et parce que nous les donnons? La vraie solution de la vie — et de la mort — ne consiste-t-elle pas, non à trouver à son sujet une idée qui nous plaise, mais à devenir capables de nous plaire en elle? non à la comprendre de façon à la diriger d’après nous, mais à nous transformer de façon à la comprendre d’après elle? Le secret de la vie n’est-il pas dans le don que l’on en fait? Alors ne pouvons-nous pas dire que la piété, sinon en tant que catholique, du moins en tant que piété, est une des façons les meilleures de vivre, et n'est-ce pas par elle que nous pouvons « oeuvrer », dans le beau sens du mot, puisque par elle, nous nous construisons en tant qu’esprits et créons ces formes intellectuelles et morales, plus réelles en un sens que les formes sensibles ?
Nous sommes, disaient Îles orphiques, enfermés dans la roue des naissances et nous devons en sortir. Disons plutôt que c'est dans le cercle étroit de nous-mêmes que nous sommes enfermés, parce que nous nous y enfermons. Or, c’est à en sortir que s'emploie la piété. Prenons garde si nous voulons comprendre ce qu’elle fait, à plus forte raison si nous voulons la dépasser — pourquoi pas? — de ne pas négliger les ressources qu’elle nous apporte, sous prétexte que ces Idées, qui sont son oeuvre, ne nous paraissent pas suffisamment accommodées à nos habitudes et à nos goûts. Mais prenons garde aussi de ne pas Îles ramener en arrière, dans une roue de concepts qui