L'INDIVIDUEL ET LE SOCIAL
c'est cette différence que nous avons à chercher. D'autre part le précepte posé par Durkheim®): regarder les faits par leur extérieur et retenir ceux dont la généralité est la plus grande, ne peut suffire. Car alors ce serait l’individuel qui se trouverait exclu implicitement.
Nous pourrions, il est vrai, distinguer tout simplement l’enseignement théorique, la doctrine de l'Eglise sur la piété, de la mise en pratique individuelle, la première représentant la piété vraiment catholique, la seconde cessant précisément d’être authentique dans la mesure où elle s’écarterait de cet enseignement.
Seulement pour bien comprendre cet enseignement, il faut savoir dans quel rapport exact il se trouve avec la pratique f). Lequel dérive de l’autre? Il peut paraître étonnant que l’on se pose une telle question aux yeux de ceux qui, l'ayant tranchée dans un sens ou dans l’autre, trouvent que leur réponse s’impose l’une ou l’autre. Mais nous avons ici, pour rester sur un terrain proprement scientifique, à nous garder soigneusement de toute solution précipitée.
Ou bien l’enseignement dérive de la pratique. Alors comment arrive-t-on à le formuler? L'Eglise ne fait-elle que consacrer les coutumes 7), transformer le fait en droit, si bien que
déterminer ce qui est normal et ce qui est pathologique? Faut-il s’en rapporter au jugement de l'Eglise 9 Ce serait confondre a priori le normal avec le social et poser tout ce qui serait proprement individuel comme pathologique. En juger autrement serait courir le risque de prendre pour authentiquement catholique ce qui ne l’est pas.
Nous servirons-nous du témoignage des sujets, pour prendre les états éprouvés « tels qu’ils sont éprouvés ? » (SEGOND, p. 198). Mais alors nous aurions la définition que le sujet se donne de ses états et de ses idées, laquelle forcément est établie avec le langage conceptuel et verbal dont il dispose. Au lieu de partir d’une donnée, nous partirions d’une interprétation, que nous prendrions comme donnée, ce qui serait d’une très mauvaise méthode. Cf. DURKHEIM, Règles, p. 57.
5) Ibidem, p. 80.
6) Suivant le principe de M. Levy-BruUHL : « La science... rendra compte de chaque conscience morale par l’ensemble de la réalité sociale dont cette conscience fait partie » (Morale et Science des moeurs, p. 207). Mais il reste à savoir si chaque conscience ne contribue pas à son tour à modifier l’ensemble de cette réalité sociale et comment
7) Bien des idées sans doute ne se comprennent que par des coutumes qui leur sont antérieures et qui en indiquent la signification
la doctrine serait constituée uniquement par l'usage? Distingue-t-elle au contraire ce qui sera sien et donc catholique et ce qui ne le sera pas?
Ou bien c’est la pratique qui dérive de l’enseignement, et alors une question analogue se pose: cet enseignement vient-il de ce qu’il y a eu d’original dans les individualités de l'Eglise, la coutume n'étant qu’un effet, mais cette fois par « imitation » au sens de Tarde? ou bien est-ce encore l'Eglise qui choisit, non plus dans le fait, mais dans les idées de ses membres pour rejeter les unes et consacrer les autres?
Ainsi l’on s'aperçoit que le problème n’est pas tant dans la détermination de ce qui est social et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est enseignement et de ce qui est pratique, que dans la définition du rapport entre ces différents éléments. C’est peutêtre ce rapport qui constitue la nature de chacun d’eux et non inversement. Mais comment faut-il l’étudier?
Là encore il est important, mais difficile, de se prémunir contre tout préjugé, au sens étymologique du mot. Car la moindre idée préconçue peut nous amener à poser très mal le problème et nous conduire dans l'impasse du cercle vicieux que nous voulons éviter. Par exemple si nous supposons que ce rapport doit être un rapport de cause à effet, il nous arrivera ceci:
Ou bien nous poserons la piété individuelle comme le produit de la piété collective, les sujets nous apparaissant comme manoeuvrés par leur Eglise et leur piété comme un simple écho, ce contre quoi ils protesteront énergiquement: il n’est pas une âme vraiment pieuse, dans le catholicisme comme ailleurs, qui ne réclame sa pleine autonomie, même lorsque sa piété la conduit à l’obéissance absolue. Nous aboutirions ainsi à une conclusion diamétralement opposée aux témoignages que les âmes pieuses rendent sur elles-mêmes; et quelque critique que nous ayons à faire en principe de ce témoignage, cette situation n’en serait pas moins d'avance suspecte. Elle serait en même temps
originelle. Il faut donc juger des faits sociaux d’abord par leur origine plus que par la fin qui leur est attribuée. Mais celle-ci n’en modifie pas moins Ja signification qu’ils ont aux yeux de ceux qui sont enseignés et qui pratiquent ces coutumes. Et il faut en tenir compte. Cf. DurkHEeIM, Règles, p. 110-120.