LES IDÉES ET LA PRATIQUE
de façon à le saisir dans son intégrité et à ne pas vicier notre analyse par des distinctions et des abstractions prématurées.
D'autre part, il nous faut également, si nous voulons garder une méthode scientifique en ce qui concerne le fait humain de l’ascèse religieuse — ou si l’on préfère, ce fait en tant qu’il est humain — nous occuper des doctrines de la piété, non en tant que doctrines, pour ce qu’elles représentent, mais en tant qu’objet, pour le fait qu'elles représentent quelque chose. De même que nous devons jamais perdre de vue que les faits 11), en pareille matière, ont un caractère idéatif, nous ne devons jamais non plus oublier que les idées doivent être prises par nous comme des faits. Autrement ou bien nous ne verrions que l'extérieur sans rien comprendre au fond des choses, ou bien nous serions maîtres ou disciples au lieu d’être observateurs ou témoins.
Pour la même raison nous examinerons la piété telle qu’elle se pratique en fait plutôt que ce qu’elle doit être d’après la théorie qu’on en donne, de façon à ne pas perdre de vue les réactions obtenues sur les âmes pieuses. D’autre part et en même temps, nous tiendrons compte des idées plus que des actes de piété pour voir comment ces réactions sont obtenues et ce qui en résulte. Nous espérons ainsi éviter à la fois l’a priori qui nous ferait poser des jugements de valeur prématurés sur les faits observés ou sur les idées enseignées et celui qui nous ferait méconnaître la signification des uns et des autres en ne regardant que leur aspect extérieur.
Donc les méthodes les plus couramment employées, méthode dite du « comportement », qui consiste à connaître la piété
11) Nous sommes donc tout à fait d'accord avec M. SEGOND (p. 27- 28) en traitant les attitudes de la prière, non en tant que vraies ou fausses, mais en tant que faits. Seulement, au lieu de nous placer d’emblée dans les attitudes de la prière intérieure, nous partons des faits les plus objectivement constatables. M. SEGOND a tout à fait raison, à notre avis, de poser un problème psychologique de la prière. Mais il nous a semblé que ce n’était pas par son aspect psychologique qu’il fallait l’aborder, de peur d’oublier le reste ou de n’en pas tenir suffisamment compte. De plus nous aurions craint, pour distinguer ce qui est intérieur de ce qui ne l’est pas, d’user d’idées préjudicielles plus ou moins implicitement supposées, et de parler de la piété tantôt d après ce qu’elle est, tantôt d’après une idée préconçue sur ce qu’elle doit être. Il faut, croyons-nous, un empirisme intégral, au moins à titre de méthode, de façon à ne voir dans les idées que leur existence en tant que faits, pour saisir ensuite la signification totale de tous les faits.
d’après la façon d’agir extérieurement, et méthode psychologique, qui met en première ligne la conscience que l’âme pieuse se fait de son activité, nous paraissent l’une et l’autre à la fois nécessaires et insuffisantes. La piété n’est ni un fait matériel ni une connaissance théorique. Mais il y a en elle un aspect positif et un aspect représentatif. Il nous faut donc d’abord étudier en détail comment se comporte le chrétien pendant qu’il se forme à la piété, pour commencer par ce qu’il y a de plus positif. Puis nous examinerons le rôle de l’idéologie de la piété dans ce comportement et dans cette formation. Ainsi le rapport de la société à l'individu nous apparaîtra plus intelligible dans l’idéation, si l’on peut dire, des faits par la conscience, et la vie de piété nous apparaîtra plus réelle dans les consciences dont cette idéation est le principe ou le résultat. Et nous aurons plus de chances de voir comment se pose exactement le problème de la piété ou de l’ascétisme religieux.