‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 23 sur 165 · SES MOTIFS · texte numérisé non relu

SES MOTIFS

licisme est une société; et comme il est avant tout une société religieuse, il y a dans cet acte un caractère religieux 23), On y trouve donc une certaine efficacité pieuse 2), celle-là précisément, au moins en partie, que la théologie définit comme ex opere operato *).

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Mais quels motifs donne-t-on le plus ordinairement aux fidèles pour expliquer cette obligation et les décider à s’y soumettre?

1. D’’abord la nécessité de sanctifier le « jour du Seigneur ». L’habitude dérive directement du judaïsme, avec cette différence que le Dimanche a été substitué au jour du sabbat. Il est du reste assez probable que la substitution s’est produite par suite du contact du christianisme avec les coutumes de l’époque: ce n’est qu'après coup qu’on a rattaché ce choix au jour de la résurrection #). Là comme ailleurs, le mythe explicatif est postérieur à ce qu’il explique.

Ainsi le chrétien doit réserver un jour sur sept à ses devoirs de religion. Par suite, alors que le reste de ses occupations le rattache aux sociétés non religieuses, le Dimanche, il resserre son lien avec son Eglise. Le résultat obtenu est donc d'ordre

social plutôt que d'ordre individuel.

23) « Le fait d'y (au culte) vouloir assister, le vague désir de rendre hommage à Dieu, la volonté obscure de gagner le salut par un petit effort. cachent un minimum de religion. » Wizz, Le Culte. 1p:<56:

24) Bien entendu, nous ne parlons ici que de leffet psychologique, sans traiter de la question, théologique ou métaphysique, de l'origine, surnaturelle ou non, de l’effet produit par l’assistance à la Messe.

25) RoDRIGUEZ, Il, vint, 15; TANQUEREY, p. 185: < Rien ne peut empêcher la réalisation de cet effet, pas même l’indignité du ministre.»

26) « Nous nous assemblons tous les jours du soleil, parce que c'est le premier jour où Dieu... créa le monde et que ce même jour, Jésus-Christ, notre Sauveur ressuscita des morts >, JUSTIN, Apol., cité par MoLiEn, II, 10. Il n’y à pas autant de différences qu il semble au premier abord entre de dies Solis et le dies Dominica. Du reste bien des coutumes viennent de ce que c'était un jour faste: l’Angelus récité debout, l'interdiction des oeuvres « serviles », par exemple. Cf. Moz1e, II, 11. Voir par ailleurs Loisy, La légende de Jésus, dans

Kev. Hist. Litt. rel. 1922, p. 457-458.

2. D'autre part la Messe est la commémoration de la mort du Christ et un sacrifice offert à Dieu en expiation des péchés des hommes. Elle est donc l’acte chrétien par excellence: en y assistant l’on prie mieux que partout ailleurs, puisque ce n’est pas le fidèle qui prie, mais le Christ qui prie à sa place. Pour se mettre en communion avec lui, il suffit de faire partie, par la simple présence, de l'Eglise assemblée à la Messe.

Sans doute cette idée est plus ou moins clairement comprise dans la conscience de chacun: c’est précisément dans la mesure où on la comprend que cette assistance est chrétiennement pratiquée. Mais, sans plus parler de ceux qui ne vont à la Messe que par routine, il est aisé de se rendre compte que si la Messe réalise ainsi aux yeux du croyant la passion du Christ, c'est parce qu’il accepte l’enseignement de l'Eglise. En dernière analyse, l'assistance a donc pour but, en tout cas pour résultat, la réalisation de cet enseignement aux yeux des fidèles.

Historiquement en effet, la Messe actuelle dérive des premières réunions chrétiennes. Qui plus est, pendant les premiers siècles, elle a été comprise sans doute comme un sacrement, mais autant, semble-t-il, comme le sacrement du corps mystique du Christ, c’est-à-dire de l'Eglise, que comme celui de la présence

réelle de son corps charnel?7). C’est du reste à cause de son caractère essentiellement social que défense est faite au prêtre

27) Voir dans COULANGE les principales citations à faire sur ce point (Messe, p. 87-104). Contentons-nous des textes suivants de saint Augustin: « Pour votre foi qui veut être instruite, le pain est le corps du Christ, le calice est le sang du Christ. Ceci est vite dit et suffit peut-être à la foi. Mais la foi désire être instruite.… Ces choses sont appelées des symboles, parce qu’elles nous montrent un objet et nous en font comprendre un autre Si vous voulez comprendre le corps du Christ, écoutez l’apôtre disant aux fidèles: Vous êtes le corps du Christ. Si donc vous êtes le corps du Christ, si vous êtes ses membres, c’est votre symbole qui est sur la table du Seigneur... Mais pourquoi ce pain. Ecoutons encore l’apôtre. Nous tous, nous sommes un seul pain et un seul corps. (Sermon 272). — Le Christ veut nous faire comprendre que cette nourriture et ce breuvage… c’est la société de son corps et de ses membres, c’est-à-dire la sainte Eglise (1r Joan. 26, 1-12). — Le Seigneur n’a pas craint de dire: Ceci est mon corps, slors qu’il donnait le signe de son corps » (Contra Adim. 12). Cf. LawsonN, L'Eucharistie dans saint Augustin, dans Rev. Hist. Litt. rel, 1920; BaATIFFo1, Euch,, 24,

de célébrer la Messe, s’il n’a absolument aucune assistance capable de représenter l'Eglise 28).

Ainsi se précise l'efficacité ex opere operato dont nous parlions plus haut : l'assistance étant un acte d’adhésion à l'Eglise, en tant que société exerçant une action religieuse, elle ne peut pas ne pas affermir, sinon la religiosité, du moins le catholicisme de chacun. On peut n'être pas plus pieux quand on sort de la Messe: on est toujours davantage catholique.

I1 nous faut étudier maintenant ce que fait à la Messe, non pas le catholique qui ne voit dans cette assistance qu’une formalité habituelle, mais le chrétien qui s'efforce d’y apporter une collaboration plus effective.

Or un fait est remarquable. Nous avons parlé plus haut de la constitution de la liturgie. Elle est aujourd’hui fixée et, principalement pour la Messe, la formule en est définitive. Mais à côté de cette liturgie officielle s’est peu à peu constituée une autre liturgie, c’est-à-dire un ensemble de prières réservées aux fidèles, que nous trouvons à peu de chose près identiques dans la plupart des « paroiïissiens » vendus comme « livres de messe ». On dirait presque qu’il y a deux degrés d'initiation, celui du prêtre et celui du simple fidèle. Commençons par ce dernier.

Pour nous contenter des prières les plus usuelles, nous y constatons ceci:

D'abord le fidèle est invité à demander à Dieu les dispositions nécessaires pour bien assister à la Messe, conformément à la théorie de la grâce, d’après laquelle nul ne peut faire aucun geste de piété, sans un secours de Dieu ?°) :

28) Nous n’ignorons pas que la théologie catholique donne un motif tiré de la théorie du sacrifice. Mais là comme pour tous les rites religieux, la cause originelle du rite est tout autre que le motif donné après coup et inspiré par une théologie postérieure.

29) Notons ici en passant que le fidèle n’entre jamais dans une église sans se signer avec un peu d’eau bénite. Le geste se rattache par son origine aux rites de protection employés dans les religions primitives pour se prémunir contre la puissance divine que l’on sè propose d'aborder. Il est devenu dans le catholicisme un rite de

« Daignez..… suppléer aux dispositions qui me manquent. Disposez mon coeur... fixez mes sens, réglez mon esprit, purifiez mon âme, etc.

Vient ensuite un acte d’adoration:

C’est en votre nom, adorable Trinité, c’est pour vous rendre l'honneur et les hommages qui vous sont dus que j’assiste au très saint et très auguste sacrifice.

Là encore nous pouvons remarquer une allusion théologique, cette fois, à l’idée de la Trinité; elle est ensuite complétée par une théorie de l’Eucharistie:

Permettez-moi de m’unir d'intention au ministre de vos autels pour offrir la précieuse victime de mon salut et donnez-moi les sentiments que j'aurais eus sur le Calvaire, si j'avais assisté au sacrifice sanglant de votre Passion.

Autre exposé du dogme dans cette formule qui remplace le Kyrie eleison: |

Divin Créateur de nos âmes, ayez pitié de l'ouvrage de vos mains... Auteur de notre salut, mort pour nous, appliquez-nous les mérites de votre mort et de votre précieux sang.

Au moment de la « collecte », le fidèle est invité à prier en union avec l'Eglise:

Accordez-nous, Seigneur, par l’intercession de la sainte Vierge et des saints que nous honorons, toutes les grâces que votre ministre vous demande, pour lui et pour nous. M'unissant à lui, etc.

Ainsi se trouvent expliqués théologiquement les divers genres de culte adressés à la Vierge et aux saints. C’est encore une préoccupation théologique qui se fait jour dans la prière à lire pendant l’Epître:

Mon Dieu, vous m'avez appelé à la connaissance de votre sainte loi, préférablement à tant de peuples qui vivent dans l’ignorance de vos mystères. j’écoute avec respect les sacrés oracles que vous avez. prononcés par la bouche de vos Prophètes.. Que n’ai-je pour vous un coeur semblable à celui des saints de votre Ancien Testament? Que ne puis-je vous désirer avec l’ardeur de vos Patriarches, vous connaître et vous révérer comme vos Prophètes, vous aimer et m'’attacher uniquement à vous comme les Apôtres?

purification, rappelant au fidèle la nécessité de ne pas approcher son Dieu sans préparation; mais la première Conception n’est pas totalement perdue de vue,

De même pour la comparaison entre les deux Testaments, faite au moment de l'Evangile :

Ce ne sont plus les prophètes ni les Apôtres qui vont m'instruire de mes devoir, c’est votre Fils unique,

complétée par cette allusion très claire aux controverses sur la foi et les oeuvres:

Que me servira lorsque je paraîtrai devant vous, d’avoir eu la foi sans le mérite de la charité et des bonnes oeuvres?

Toutes les autres prières ne font que confirmer cette première impression: nous avons ici bien plus des formules de théologie que des formules de piété. Par exemple:

— sur la doctrine du sacrifice:

J’ose vous présenter cette hostie par les mains du prêtre avec l'intention qu’a eue Jésus-Christ, mon Sauveur, lorsqu'il institua ce sacrifice et qu’il a encore au moment qu’il s’immole ici pour moi.

Je vous l'offre pour reconnaître votre souverain domaine sur moi et sur toutes les créatures. Je vous l’offre pour l’expiation de mes péchés et en actions de grâces de tous les bienfaits dont vous m'avez comblé.

— sur celles de la Grâce et de la Rédemption:

Je vous l'offre enfin. afin d’obtenir.… ces grâces précieuses du salut, qui ne peuvent être accordées à un pécheur qu’en vue des mérites de celui qui est le Juste par excellence et qui s’est fait victime de propitiation pour tous.

— sur la communion des saints:

Je vous loffre pour moi, pour mes parents, pour mes bienfaiteurs, pour mes amis, pour mes ennemis.

Je vous recommande toute l'Eglise catholique, N. $S. P. le Pape, notre évêque, tous les pasteurs des âmes, les princes chrétiens et tous les peuples qui croient en vous.

Souvenez-vous des fidèles trépassés et, par les mérites de votre Fils, donnez-leur un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix.

— comme rappel des doctrines de l’Evangile:

N'oubliez pas vos ennemis et les miens. Comblez de bénédictions ceux qui me persécutent et me pardonnez mes péchés comme je leur pardonne tout le mal qu’ils me font ou voudraient me faire;

— sur les anges:

Par lui tous les esprits bienheureux rendent leurs hommages à Votre Majesté; par lui toutes les Vertus du ciel. s'unissent pour vous glorifier.: 4

— Sur la présence réelle dans l’'Eucharistie, sur l’Incarnation et la Rédemption:

Verbe Incarné, divin Jésus, vrai Dieu et vrai homme, je crois que vous êtes ici présent: je vous y adore avec humilité; je vous aime de tout mon coeur; ef, comme vous y venez pour lamour de moi, je me consacre entièrement à vous.

J’adore ce sang précieux que vous avez répandu pour tous les hommes...

— sur l'Ancien Testament, figure du Nouveau:

C’est maintenant. que nous vous offrons la victime pure, sainte et sans tache. dont toutes les autres n'étaient que la figure. Il y a plus ici que tous les sacrifices d’Abel, d'Abraham et de Melchisedech...

— Sur la communion et les conditions dans lesquelles il faut communier :

Qu'il me serait doux, Ô mon aimable Sauveur, d’être du nombre de ces heureux chrétiens à qui la pureté de conscience et une tendre piété permettent d'approcher tous les jours de votre sainte table 30).

Sans doute ces formules ne s'écartent pas complètement de celles du canon. Si on les compare, on se rend compte très facilement qu’il y a adaptation plutôt que nouveauté absolue. Mais c’est précisément ce qu’il y a d’intéressant : on a cru nécessaire de donner à la masse des fidèles des formules s'inspirant plus directement du dogme ecclésiastique que les psaumes et prières antérieurs à la fixation 31) de ce dogme. Ainsi l’assistance à la messe est davantage encore ecclésiastisée, si l’on peut dire, et le fidèle reçoit pour la direction de sa prière une irnpulsion proprement dogmatique. Encore une fois, c’est pour que sa prière soit catholique avant d’être une prière, qu’on lui présente ces formules.

30) Il faut remarquer dans cette dernière prière une influence quelque peu janséniste: on v insiste sur la difficulté de commuier dignement, alors qu'aujourd'hui on insiste Sur la nécessité de communier souvent.

31) Il est du reste très facile de voir dans ces formules une inspi-

ration du concile de Trente, celui qui a précisément le plus contribué à cette fixation.

Il ne faut pas oublier, il est vrai, que cette liturgie théologique tend à disparaître et que l’on essaie aujourd’hui de revenir à une liturgie plus traditionnelle. Il suffit pour s’en convaincre de prendre les « Missels » et « Vesperals » qui ont de plus en plus la faveur et des autorités ecclésiastique et des fidèles 2). D'autres tentatives procèdent de la même idée: on veut faire participer l’assistance aux chants liturgiques %), on explique davantage ces chants et leur signification, on organise des messes dialoguées dans lesquelles tous répondent aux prières du prêtre, etc. Une telle évolution intéresse le sociologue religieux à plus d’un titre. D’abord elle est la suite naturelle de ce que nous avons vu s’accomplir dans l’histoire de la piété: celle-ci est sortie peu à peu des monastères pour se répandre dans le monde chrétien, séculier et laïque. On veut faire davantage encore ce qui se faisait dans les couvents, de telle sorte que le développement en intensité religieuse du catholicisme cherche à rejoindre son développement en extension. :

De plus l'unité de l’Eglise%*) se resserre aussi bien dans le temps que dans l’espace: dans l’espace, puisque partout, au moins en Occident, on emploie des formules identiques malgré la diversité des langues; plus encore dans le temps, puisque l'on veut faire ce qui s’est fait jadis.

Ainsi nous arrivons à cette conclusion: non seulement les formules veulent apprendre à prier selon le dogme, mais elles veulent aussi apprendre à prier selon l'Eglise, plus exactement à prier en elle, avec elle et par elle; et le Dieu que l’on prie est, non Dieu en tant que tel, mais le Dieu de l'Eglise, non pas

32) Le fait est d’autant plus intéressant à constater qu’il marque une certaine réaction plus ou moins consciente contre le théologisme établi dans l'Eglise par les conciles de Trente et du Vatican et un progrès vers l’affectivité religieuse.

33) Peut-être même l'attention portée à la liturgie est-elle une réaction contre une préoccupation trop exclusive du nombre des assistants; on préfère que le catholicisme gagne en piété plutôt que de gagner en prestige par l’éclat des cérémonies.

34) L'introduction de la prononciation romaine a pour cause bien plus le désir d’uniformiser la langue liturgique que l'intention de revenir à la prononciation authentique: on doit parler à l’église comme on parle à Rome.

Jésus-Christ, mais le Christ de l'Eglise %5). L’objet direct et premier de la piété est donc en somme l'Eglise elle-même. Par suite il ne faut pas voir dans la pratique de la Messe dominicale une routine qui dure simplement parce qu’elle existe depuis longtemps. Bien qu’elle soit définie comme un devoir de religion envers Dieu, elle nous apparaît comme un moyen de mettre la vie religieuse dans le cadre de l'Eglise. C’est du reste pourquoi elle peut s’allier avec un automatisme qui n’a rien de religieux. Mais lorsqu'elle est vraiment un acte de piété, elle se rapporte d’abord à la religion de l'Eglise, qui est la caractéristique essentielle du catholicisme.

Il en résulte que la piété catholique est en premier lieu le résultat d’une influence sociale et pénètre de l’extérieur dans l'âme du fidèle. Celui-ci la reçoit toute faite, telle qu’elle est, se laisse diriger plutôt qu’il ne se dirige. Ce serait sans doute une erreur de penser que cette éducation de la piété par l'Eglise est le tout de la piété; maïs c’en serait une non moins grave de croire qu'elle est d’abord dans les sentiments individuels. On est catholique avant d’être pieux.

Il nous reste à analyser les sentiments qui sont pour ainsi dire matérialisés dans cette liturgie et à nous rendre compte de ce qu'est la piété offerte au fidèle qui assiste à la Messe.

1. Celui qui domine, nous venons de le voir, c’est le sentiment *) d'appartenance à l'Eglise. (C’est un sentiment plus qu’une idée, d’abord parce qu’il est d’ordre affectif, ensuite parce qu'il existe et se développe sans qu’on en ait une conscience très nette. Le croyant en effet sent qu’il fait partie de l'Eglise, précisément par l’accord qu’il constate entre lui et ceux

qui assistent avec lui, constatation qui ne va pas sans une cer-

35) Cf. TANQUEREY, p. 187.

36) Ici, comme la plupart du temps dans les analyses qui suivent, nuos prenons Ce mot dans son sens général, tel qu’il est défini dans le Vocabulaire de LALANDE (sens E): « Connaissances ou savoir donnés d’une manière immédiate, généralement vague, mais sans analyse ni justification différente de cette impression même » (p. 764-765).

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