‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 25 sur 165 · L'INFLUENCE DE LA MESSE · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE DE LA MESSE

la pensée que cette église n’est que l’une des nombreuses églises de la chrétienté.

Donc si le chrétien apprend à prier par la Messe, il apprend encore à sentir que sa prière, en tant que venant de lui, n’est rien et qu’elle ne vaut que par son union avec toute l'Eglise, y compris son Sauveur qui l’a fondée. Non seulement il entre en communion avec toute une communauté, mais il s’anéantit luimême dans cette communauté.

Le résultat en est que la prière est davantage prière. On s'élève au-dessus de soi à mesure que l’on s’oublie et on sent mieux que c’est vers le Dieu de toute l'Eglise que l’on s’élève. Il se produit ainsi chez le fidèle qui répond à l’influence exercée sur lui, une sorte de substitution du sentiment de Dieu au sentiment de lui-même, parce qu’il est membre d’un groupement dont il suit la direction et parce que, grâce à ce groupement, son Dieu lui apparaît plus grand et plus réel.

Ainsi, en s’offrant socialement à chaque fidèle et en pénétrant en lui de l'extérieur, la piété n’en devient que plus capable d'agir sur l’intérieur par sa « puissance vitale »‘*), de l’émouvoir et par suite de se développer en lui. Il va sans dire que cet effet sera plus ou moins pleinement réalisé suivant le degré de préparation de chacun. Seulement, même lorsque cette préparation est minime, il y a action sur le fidèle: s’il n’apprend pas beaucoup à prier par lui-même, il apprend du moins à prier un peu avec l'Eglise. Il arrive sans doute qu’il se contente de cela: l’organisation liturgique l’expose même à ne prier que comme cela, parce que la forme socialisée de la piété présente un certain danger d’automatisme ou d’extériorisme: mais s’il n’y a que cela, il y a au moins cela. Et ce n’est pas rien: c’est

le commencement de la piété catholique.

Or, dans quelle mesure le fidèle se rend-il compte de l'influence exercée sur lui? Plus précisément, fait-il la distinction entre ce que cette influence lui donne de piété et ce qu'elle lui

* donne de catholique? Evidemment non, pas plus qu’il ne sépare

43) Cf. Wizz, Le Culte, II, p. 40.

l'influence de la liturgie de celle de la musique ou de celle de l’enseignement reçu. Le tout entre en lui, tout au moins se présente devant lui, comme un seul bloc. C’est du reste pour cela que tous les détails prennent pour lui une couleur affective particulière.

Ainsi l'analyse que nous venons de faire, et que nous devions faire pour étudier les choses en observateur et non en acteur, est tout le contraire de ce que fait le chrétien qui va à la Messe: au lieu de passer comme nous de détails en détails, il va de l’ensemble aux détails. Il voit ainsi l’objet qui lui est présenté comme un tout unique, et dans la vision qu’il en a, ce qui est proprement objet et ce qui est coloration de cet objet par l’action de l'Eglise, est absolument confondu.

Il n’y a donc pas action mécanique pénétrant petit à petit de l'extérieur vers l’intérieur par ces fenêtres de l’âme que sont les idées et les émotions. Il y a une seule et même action commune au fidèle et à l'Eglise. Ce n’est pas tant l'Eglise qui agit sur le fidèle que le fidèle qui se trouve agir en elle et avec elle. Il:est passif en ce sens qu’il se laisse conduire, à peu près comme un touriste se laisse guider; mais il n’en agit pas moins, de la même façon que le touriste marche sous cette direction. Son activité personnelle n’est pas à proportion de ce qu’il fait, mais plutôt du degré de conscience avec laquelle il le fait.

Il en résulte qu’il n’y a pas précisément, entre le chrétien purement passif et le fidèle plus attentif à la Messe, une différence de degré, comme si l’un avait simplement plus de piété que l’autre. Ce qui les distingue, c’est non pas la quantité de leur action, mais plutôt sa qualité. Le second possède une piété véritablement autre, constituée par une conscience toute nouvelle de ce qu’il fait, et ce que l’on désigne par l'expression « plus fervent » se rapporte en réalité à une modalité différente de la piété. Il est ainsi facile de se rendre compte que la dévotion ne se développe pas par l’addition de certains sentiments à d’autres déjà acquis, encore moins par l’intensification, si l’on peut dire, des sentiments que l’on avait déjà, mais par une transformation dans la nature de ces sentiments.

Or, à considérer ces sentiments par la conscience que le fidèle en a, cette transformation est celle-ci: grâce à eux, l’objet

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