LA RÉACTION DU FIDÈLE
de la piété, tel qu’il est présenté par l'Eglise, devient beaucoup plus visible, plus exactement, il est beaucoup mieux vu.
En effet, ce que l’on trouve dans l'assistance à la Messe, ce sont des thèmes #{), très variés, parmi lesquels du reste il est loisible de choisir, thèmes qui deviennent le centre de la représentation que l’on se fait et de ia piété et de son objet. Ces thèmes sont saisis dans la mesure où le fidèle est entraîné à agir devant eux. De la même façon, pour reprendre notre comparaison de tout à l'heure, qu’un touriste, que nous supposons ici de culture assez peu originale comme l’est celle du chrétien ordinaire, se sert des explications de son guide et de toutes les influences qu’on lui fait subir, pour voir ce qu’on lui montre tel qu’on le lui montre et pour lui attribuer par là un degré plus ou moins vif de réalité, de même un fidèle, après s'être mis dans un certain état de sensibilité et d’intellection 4), se sert de ce qu’on lui dit, de ce qu’il entend ou de ce qu’il lit, pour se faire une idée précise de tout cela. Et plus cette idée devient précise en lui à cause de l’activité qu’il fournit, plus ces thèmes lui paraissent représentatifs de réalités.
C’est ainsi que l’objet de la piété devient présent devant lui autant dans la mesure où il ouvre les yeux comme on lui montre à le faire que dans celle où on lui présente cet objet. I] ne le voit qu’indirectement, à travers une atmosphère spéciale, et en cela consiste l’oeuvre sociale de l’Eglise; il ne l’en voit pas moins comme distinct de lui, d'autant plus distinct et d’autant plus présent, que, sous les multiples invitations qu’on lui en fait, il ouvre davantage les yeux. Ainsi tous ces thèmes, qui expliquent et développent les idées et les sentiments de piété, deviennent pour lui, non plus des interprétations, mais
44) « Sujet de réflexion, de développement ou de discussion », Vocabulaire, p. 885. nor
45) Notons en passant que la nécessité de cette « préperception » n’existe pas seulement pour la cérémonie elle-même: elle existe aussi pour tout ce qui l’entoure. Un croyant aura toujours d’une église une impression esthétique différente de celle de lincrédule. Un protestant appréciera son temple autrement qu’un catholique, etc. CF. Wrz, Culte, II, p. 47. Mais si pénétré que soit l’objet de subjectivité, ce n’en est pas moins l’objectivité qui tient le premier plan aux yeux du sujet.
des réalités. Il se trouve placé devant eux comme devant des choses qui s'imposent à lui.
Donc la première action de l'Eglise ne porte pas tant sur les attitudes que l’on fait prendre au fidèle que sur la vision d’un objet, vision qui peut n'être que la conséquence de cette attitude, mais qui se présente comme son principe. L’école sociologique a tout à fait raison quand elle souligne la part énorme d’influences sociales dans le développement de la vie religieuse. Mais il faut ajouter que ces influences sociales apparaissent aux yeux de chacun, non pas comme l’action de la société ou de la collectivité, mais comme celle d’une réalité. Sans doute encore il est exact que le véritable objet religieux se trouve être l'Eglise elle-même; mais il ne faut pas perdre de vue que ce. n’est pas en tant qu'Eglise qu’il apparaît: c’est en tant que réalité dont l'Eglise est elle-même le résultat.
Ce point est important. On voit par suite que, quelle que soit la part de subjectivité, sociale ou individuelle, qu’il y a dans le développement de la piété, ce développement ne se fait que parce que la conscience y voit une objectivité. Que ce soit ou non une illusion, nous devons en tenir compte pour comprendre quelle va être maintenant l’attitude intime et profonde de cette conscience devant l’objet qui lui est ainsi présenté.
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L’ACCEPTATION de Fobjet de la piété par la CONFESSION et la COMMUNION annuelles.
L'objet de la piété est donc présent devant le fidèle ; et cette présence devient effective, sinon ontologiquement, du moins pratiquement, dans la mesure où le sujet est amené à agir dans le sens. de l'Eglise. Toutefois cette présence, même constatée, ne peut évidemment pas constituer la piété. Il ne suffit pas de voir, il faut regarder, et pour cela accepter cette présence. L'Eglise ne se contente donc pas de présenter et de rendre visible ce qu'elle enseigne: elle demande que l’on consente à cette présentation, pour que l’objet devienne réellement connu et saisi.
C'est pour cela qu'avec l'assistance à la Messe chaque Dimanche, elle prescrit chaque année la pratique des Pâques, c'est-à-dire de la confession et de la communion. Nous devons maintenant étudier l’une et l’autre de ces deux obligations.
Nous ue pouvons songer à faire ici une histoire complète du sacrement de Pénitence ‘), dans laquelle du reste beaucoup de points sont encore obscurs. Les données les plus certaines que nous pouvons avoir nous semblent être celles-ci:
1. La confession sacramentelle dérive d’un rite de confession des péchés commun à presque toutes les religions {7), rite dont le but était précisément la purification de ces péchés “$). Maïs ce rite a d’abord été collectif, comme il l’était dans les
46) Cf. NoRMAND, La Confession.
47) Cf. FRAzER, Tabou, p. 177. 180-183; le Bouc émissaire, p. 31, 115. Noter ce détail: « S'ils (les Carriens) cachent un seul de leurs crimes, ils croient tout aussi fortement qu’ils vont mourir d’une mort prochaine, » 7e
48) Le caractère en fut d’abord magique: la confession était un moyen direct de faire sortir le péché de soi.
communautés juives {*), consistant en une confession générale qu'on avait péché, analogue à celle que l’on trouve encore dans les prières du début de la Messe et d’un grand nombre d’autres textes liturgiques. |
2. À cette pratique s’est ajoutée une discipline pénitentiaire pour les crimes commis par des membres de l'Eglise, discipline exigée comme moyen de réconciliation et avec Dieu et avec l'Eglise. La confession en faisait partie intégrante, mais l’essentiel en était la pénitence plus ou moins longue et sévère qui était exigée 50), |
3. D'autre part la coutume s’est établie dans les monastères de la « coulpe », par laquelle chaque moine faisait, soit en public devant la communauté, soit en particulier à l’abbé l’aveu de ses fautes 51), à
À mesure que la piété est sortie des monastères, ces deux pratiques se sont petit à petit rejointes, la première s’adoucissant de plus en plus et la seconde devenant un moyen d’effacer les péchés. De là la confession auriculaire et Sacramentelle, à peu près telle qu’elle est maintenant et que le concile de Latran a rendue obligatoire en 1215.
Mentionnons encore que le pouvoir d'effacer les péchés fut attribué d’abord aux pratiques de pénitence: aussi avait-on établi une sorte de tarif 5?) de ce qu'il fallait faire suivant les
43) Cf. NORMAND, p. 24; MOLLIEN, I, p. 131.
50) IL n’est pas inutile de remarquer qu'il n’y avait alors nulle confession sacramentelle faite à un prêtre pour recevoir l’absolution. Cf. BOUDINHON, dans Rev. Hist, Litl. rel, 1897, p. 330-334. Tout ce dont parle BATIFFOL (Etudes, t. D), se rapporte à la discipline pénitentiaire et lui-même est obligé d’avouer, S’appuyant sur l'autorité de Mgr DUCHESNE (p. 200), « qu’à côté de la procédure constituée par la satisfaction publique ou exomolégèse, il n’existait pas de voie plus courte. pas de pénitence dont tous les actes fussent sans exCception secrets ». Saint Augustin ne connaît que trois manières de faire pénitence: la préparation au baptème, la prière et la pénitence publique pour les péchés graves (NORMAND, p. 57-60). Et saint Grégoire, pour qu’un moine, à l’article de la mort « fut purifié de son crime >, défendit à qui que ce soit de approcher de façon à lui faire sentir l’horreur de sa faute (Jbid., p. 61-62).
51) CÊ. COULANGE, Cat., II, p. 101 sqq.
A) Cf. NORMAND, P. 113. De cette pénitence tarifiée sont sorties Ja pratique des indulgences et celle du Wehrgeld (remise des péchés contre une somme d’argent).