‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 27 sur 165 · LA CONFESSION ANNUELLE · texte numérisé non relu

LA CONFESSION ANNUELLE

fautes commises, tarif qui a rendu nécessaire l’aveu des fautes. On se contentait ainsi d'indiquer au pénitent ce qui lui était imposé et on y ajoutait une prière pour obtenir le pardon de Dieu, prière *) qui est devenue notre formule actuelle de l’absolution.

Or quelle est l'influence de la pratique de ce sacrement sur le développement de la piété?

I. Notons tout de suite combien est difficile cette étude. Nous pouvons savoir ce qui est prescrit relativement à la Pénitence. Comment savoir ce qui se pratique en fait? Les âmes pieuses se racontent elles-mêmes assez souvent; mais les catholiques pratiquants qui se contentent d'une confession annuelle, n'en parlent pour ainsi dire jamais. Il ne nous reste que les desiderata exprimés par les prédicateurs et ce que veulent bien dire les confesseurs quand on les interroge. Nous ne pouvons donc apporter ici que des observations recueillies un peu au hasard, espérant qu’elles seront, sinon suffisantes, du moins utiles.

Or l’une des remarques les plus fréquemment entendues est celle-ci: beaucoup de confesseurs se plaignent du peu de sincérité des confessions faites au moment de Pâques: la plupart sont accomplies par routine, ou par souci d’être bien vu de son entourage ou pour tout autre motif du même genre. Nous pouvons en conclure que, pour la confession comme pour la Messe dominicale, on ne voit que ce par quoi la religion est chose sociale, pas du tout ce par quoi cette pratique est chose religieuse. AUX, #0

Sans doute le fait n'aurait pas lieu de nous arrêter s’il n’y avait là qu’un abus ou un mauvais usage: le sociologue n’a pas à tenir compte, pour comprendre une loi, de ceux qui s’efforcent de la tourner. Mais il est à considérer que, dans le grand

53) Rev. Hist. Litt. rel. 1922, p. 118-126. Il ne faut pas oublier. pour se rendre compte comment l’on est passé d’une formule déprécative à une formule sacramentelle, que même la prière, comme toutes les prières des religions anciennes, était censée avoir par elle-même un pouvoir réalisateur plus ou moins magique. En faisant de labsolution la forme du sacrement de pénitence, la théologie n’a fait que consacrer un courant de pensée fortement ancré dans les habitudes

populaires. VS

nombre de fidèles médiocres, beaucoup ne soupçonnent qu’à peine ou même pas du tout la médiocrité de leur confession. Ils agissent un peu comme les primitifs, accomplissant leur acte comme un rite plus ou moins magique qui leur épargne les inconvénients du péché, lequel n’est pour eux qu’une violation d’un tabou. C’est du reste pour cela que leur accusation porte à peu près exclusivement sur les manquements aux préceptes de l’Église, bien plus que sur leur vie morale. La confession annuelle est donc un moyen de profiter de la puissance religieuse attribuée à l'Eglise.

Or, à ce désir s'ajoute une certaine soumission aux préceptes de la société religieuse ). Il y a donc, dans la proportion où cette soumission dépasse l’utilitarisme magique du sacrement, un commencement de religion et de piété. Par là le fidèle s’ouvre aux influences exercées sur lui par le catholicisme. Ainsi là encore c’est par le catholicisme qu’on devient religieux plutôt que l'inverse.

II. — Mais ceci n’est qu’une vue superficielle de la question. Si beaucoup ne se préoccupent que de se mettre en règle avec la loi ecclésiastique, d’autres, ceux-là précisément qui commencent à avoir quelque piété, même parmi ceux qui ne se confessent qu’une fois par an, veulent plus que ce strict minimum. Leur nombre ou leur proportion importe peu. Précisément parce que le catholicisme conduit vers la religion et la piété par le moyen de la confession, nous devons chercher en quoi consistent cette religion et cette piété, en regardant de plus près comment se fait cette confession et quels en sont très précisément les résultats.

Elle comporte trois actes différents:

a) un examen de conscience,

b) l'expression du régret et du ferme-propos,

54) Il faut remarquer dans quel sens a évolué obligation de la confession annuelle: elle n’a pas été précisément la codification d’une coutume établie, mais d’abord un règlement très sévère, sous peine de privation de sépulture, parfois sous peine d'amende (VILLIEN, Commandements, P. 177), et donc un acte d'autorité, avant d’être un acte d'éducation religieuse, 1] Y à eu du reste faillite de cette autorité, puisque c’est le grand nombre des délinquants qui a forcé le législateur ecclésiastique à se montrer moins sévère.

c) une pénitence à accomplir.

Or, si nous prenons les livres de piété ou manuels dont on se sert le plus souvent pour la préparation de la confession, nous pouvons faire les remarques suivantes:

1. L'examen se fait suivant deux méthodes, ou bien en prenant les uns après les autres les différents commandements de Dieu et de l’Eglise et les péchés capitaux ou bien en examinant les principaux devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même. Sous chacune de ces rubriques se trouvent un certain nombre de questions, au moyen desquelles on examine les manquements que l’on a pu commettre. Il est entendu que cette liste n’est pas exhaustive: ce n’ést qu’un aide-mémoire destiné à provoquer les souvenirs et réflexions. Du reste il n’est ni obligatoire ni nécessaire de s’en servir: lorsqu'on a un vif sentiment de ses fautes, à plus forte raison si l’on va se confesser pour obtenir l’absolution d’une faute dont le remords pèse, il n’est pas besoin d’un tel examen pour se rappeler ce que l’on doit accuser.

Mais ces deux derniers cas ne sont pas ceux que nous étudions ici. Qu'’en est-il au sujet de ceux qui se servent de ces interrogatoires pour préparer leur confession annuelle?

Il arrive alors ceci: ce n’est pas par le regret, au moins senti, que l’on arrive à la pensée des fautes, mais c’est la pensée des fautes qui amène le regret. Cette pensée elle-même se fait par la comparaison avec les préceptes de l'Eglise, si bien qu'en dernière analyse, c’est en tant que membre de l'Eglise que l’on s’examine pour savoir si on l’est réellement autant qu’on devrait l'être.

Par suite les fautes sont envisagées d’abord comme des violations de règles plutôt que comme des actes moralement mauvais. Plus exactement le sentiment moral pénètre dans l’âme à la faveur du sentiment de désaccord avec les préceptes. La conscience se trouve ainsi à la fois affermie par le fait qu’on s’examine et informée, si l’on peut dire, en tant que conscience chrétienne. L’effort de restauration morale, que commence cet examen, consiste d’abord en une restauration catholique. On en arrive donc à prendre comme objet de la volonté, non pes précisément la volonté du bien, mais la volonté de Dieu, telle

que la présente l'Eglise. De même que la Messe avait mis au premier plan des valeurs religieuses l'Eglise en tant que société cultuelle et dogmatique, de même la confession met au premier plan l'Eglise, en tant que législatrice de vie morale.

2. La contrition en droit est plus nécessaire que la confession. En fait elle est plus négligée, parce qu’elle ne se traduit pas par un acte aussi positif que l’aveu des fautes.

Du reste, si on lit ce que les manuels de piété ou les paroissiens contiennent comme motifs de piété ou comme expression de contrition, il est une remarque que l’on ne peut pas ne pas faire: la disproportion énorme entre les sentiments exprimés dans ces formules et les sentiments que peut avoir normalement un chrétien ordinaire, même bien disposé. Par exemple:

Ai-je bien pu pécher en votre présence, connaissant combien le péché vous déplaît et abusant même de vos bienfaits pour vous offenser.….

Apaisez votre colère, ne me punissez pas selon les rigueurs de votre justice. à Je les (mes péchés) déteste, je voudrais les effacer de mon sang

et réparer, même au prix de tout ce que j'ai de plus cher, le déplaisir qu’ils vous ont causé.

Je devrais mourir plutôt que de vous offenser.…, etc. etc.

Il est évident que le chrétien qui se confesse chaque année n'éprouve absolument pas au sujet de ses fautes des sentiments aussi violents. On le fait parler et penser comme s’il avait commis de grands crimes, alors qu’il n’en est rien. Ces formules ne peuvent donc pas correspondre à un état affectif réel.

Mais il faut se souvenir que, d’après la théologie, il n’est pas du tout nécessaire que la contrition soit fortement sentie ni accompagnée d'émotions vives; — au contraire cela ne suffirait pas — il faut simplement qu’elle soit un acte réel de volonté. On comprend alors la portée de ces formules : elles sont destinées, non à provoquer les émotions dont elles semblent l'expression, mais à susciter un consentement de la volonté, par lequel le regret et le ferme-propos sont, sinon voulant, du moins voulus. L’un et l’autre pénètrent ainsi par l’extérieur dans l’âme, puisque le fidèle n’a qu’à adhérer aux sentiments que l'Eglise lui présente comme devant être les siens.

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