‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 3 sur 165 · COMMENT L’ÉTUDIER · texte numérisé non relu

COMMENT L’ÉTUDIER

fond réel de cet acte, ce par quoi il n’est ni dans l’espace ni dans le temps, et cela nous ne pouvons l’atteindre sans nous défaire au préalable de tout le surcroît qui encadre et fausse notre vue de la réalité. Il y a le phénomène pur, au sens husserlien du mot, que seule l'intuition directe, dont parle Bergson, peut nous faire saisir dans toute sa pureté.

Une prière, par exemple, se présente devant nos yeux ou devant notre conscience avec une quantité de traits d’origine sociologique ou psychologique, à travers lesquels nous la voyons et qui nous la font juger comme un fait social ou comme un fait individuel plus ou moins physiologique. Mais par-dessous tout cela, il y a ce par quoi elle est une prière et non autre chose, c’est-à-dire l’essence même de la prière, ce que toute philosophie doit chercher, si elle veut découvrir ce que c’est que la prière, indépendamment de toutes les conceptions qui s’y sont surajoutées et par lesquelles nous n’en voyons l’Idée que plus ou moins adultérée.

I1 faut donc nous défaire de tout ce qui encombre la représentation que nous en avons et qui fait que cette représentation nous cache, plus qu’elle ne la montre, l’Idée elle-même. Il nous faut sortir des cadres affectifs, sociaux, intellectuels qui la masquent à nos yeux, vider en un mot notre conscience, pour arriver à voir, dans toute sa pureté, ce que c’est que la Religion en elle-même ou tel ou tel de ses éléments. Certes, il y a là un effort énorme, très comparable à celui du peintre qui, pour saisir une ligne ou une couleur, doit se défaire de ce que ses souvenirs ou ses habitudes ont gâté dans sa vision et en revenir à la sensation pure et directe. Car la vie sentimentale et active n’adultère pas moins la vision intellectuelle que la vie pratique ne fausse la vision physique: elles l’orientent vers autre chose que la Réalité en soi. C’est pourquoi la purification dont parlait jadis Platon, est absolument indispensable, mais une purification de toutes nos habitudes — y compris les opinions acquises — autant que de nos passions.

Nous voudrions donc étudier la religion.et ce qui s’y rapporte dans sa réalité la plus essentielle, en cherchant une objec-

tivité aussi directe et aussi pure que possible. Mais avant d’étudier de plus près la difficulté qui nous arrêtait tout à l’heure, précisément parce que cet effort d’objectivité est extrêmement difficile, il est nécessaire de limiter nos ambitions et de choisir, dans le domaine trop vaste de la religion, un point particulier, pour rendre la tâche un peu moins disproportionnée à nos forces.

Or, il nous semble que, de toutes les formes d’activité religieuse, celle qui se prête le mieux au travail que nous nous proposons ici, c’est l’ensemble des exercices connus sous le nom d’ascétisme religieux, ou plus simplement de piété. D’abord ce point a été jusqu'ici, sinon totalement négligé, du moins assez peu étudié 5). Les dogmes ont été examinés de toutes façons, ainsi que les rites. De même les phénomènes mystiques ont tenté la curiosité et on en a recherché les caractères psychologiques. On a beaucoup moins fait attention à la piété simple et commune qui, pourtant, est le fond même de la religion, au moins chez les âmes les plus religieuses, lesquelles sont précisément les âmes pieuses.

L'étude de la piété ne peut pas ne pas intéresser vivement le problème de la religion. Elle en est le côté affectif: il est donc nécessaire de savoir quelle place elle occupe pour préciser le rapport de l'intelligence et de la volonté. De plus elle est ce par quoi chacun donne une forme personnelle à sa religion: on a donc en elle le fond même de la conscience religieuse.

Mais il importe de préciser très exactement les termes du problème.

La piété en effet peut être étudiée de bien des façons. Ii y a d’abord la méthode du directeur de conscience qui cherche par quels moyens on arrive à la formation de l’âme pieuse. Il y a celle des théologiens, soit du théologien spéculatif qui explique la signification dogmatique des idées et des pratiques de la piété, soit du théologien moraliste qui juge de ces pratiques d’après leur valeur pour la vie chrétienne, soit enfin celle du théologien ascétique qui expose les doctrines relatives à la piété et à son exercice. Nous avons déjà dit que tous ces points de vue n'étaient pas le nôtre.

5) Cf. HEILER, p. 4 sqq., la bibliographie de la prière. Le nombre de travaux spécialement consacrés à la piété est assez restreint.

Il y a en outre la méthode du philosophe religieux ou apologiste qui, considérant la piété comme une expérience, c'est-à-dire comme un moyen de se relier avec Dieu, étudie les résultats et les juge d’après la contribution qu’ils apportent à la vie morale ou religieuse. Alors on se place, non pas au sein du dogme, mais en celui de l’âme religieuse: on la regarde vivre pour découvrir dans sa vie quelles notions y apparaissent et en comprendre la vérité. Nous avons ditf) également quels dangers cette méthode nous paraissait présenter, lorsqu'on prétend en tirer des conclusions proprement philosophiques. Nous n'avons pas besoin d’y revenir.

Nous voudrions prendre la piété, ni comme conséquence d’un certain nombre de conceptions, ni comme l'introduction vers ces conceptions ou vers d’autres, mais en elle-même, dans son Idée”). Seulement par ce terme, nous ne voulons pas du tout désigner l’activité intellectuelle par laquelle on fait sienne une conception — car dans ce cas, c’est l’un des points de vue ci-dessus indiqués qu’il faudrait adopter — mais l’objet de cette activité, ce vers quoi elle tend ou ce qui la transcende, au sens philosophique du mot. Plus précisément encore, nous ne voulons pas étudier l’objet de la piété en tant que chose, principe ou but de cette piété, ni pour voir s’il y a ou non en lui quelque réalité ontologique, mais quelle en est la réalité transcendentale 8). De même qu’un artiste vise, pendant qu’il travaille, non pas telle ou telle chose, mais une Idée de cette chose, de même l'âme pieuse a, sans doute, l’intention d'atteindre son Dieu en lui-même, mais par le moyen d’une Idée de ce Dieu, laquelle se présente aux yeux du spectateur philosophe comme un véritable phénomène, au sens scientifique de ce mot.

7) Nous prenons ce terme ici et dans toute l'introduction dans le sens très général de vision intellectuelle, en tant qu’elle est chose vue, non en tant qu’acte de voir, l’opposant d’une part à cet acte lui-même, d’autre part aux choses sensibles vues par les sens. Il nous reste, il est vrai, à préciser ce sens, ce que nous essalerons de faire dans la suite, particulièrement au ch. I de la seconde partie.

8) A prendre ce terme ici sans inclure nécessairement — ni exclure — l’idée que l’objet serait connu uniquement suivant des formes a priori. Il s’agit simplement de l’objet de la piété en tant que tel.

tivité aussi directe et aussi pure que possible. Mais avant d’étudier de plus près la difficulté qui nous arrêtait tout à l’heure, précisément parce que cet effort d’objectivité est extrêmement difficile, il est nécessaire de limiter nos ambitions et de choisir, dans le domaine trop vaste de la religion, un point particulier, pour rendre la tâche un peu moins disproportionnée à nos forces.

Or, il nous semble que, de toutes les formes d'activité religieuse, celle qui se prête le mieux au travail que nous nous proposons ici, c’est l’ensemble des exercices connus sous le nom d’ascétisme religieux, ou plus simplement de piété. D'abord ce point a été jusqu'ici, sinon totalement négligé, du moins assez peu étudié 5). Les dogmes ont été examinés de toutes façons, ainsi que les rites. De même les phénomènes mystiques ont tenté la curiosité et on en a recherché les caractères psychologiques. On a beaucoup moins fait attention à la piété simple et commune qui, pourtant, est le fond même de la religion, au moins chez les âmes les plus religieuses, lesquelles sont précisément les âmes pieuses.

L'étude de la piété ne peut pas ne pas intéresser vivement le problème de la religion. Elle en est le côté affectif: il est donc nécessaire de savoir quelle place elle occupe pour préciser le rapport de l'intelligence et de la volonté. De plus elle est ce par quoi chacun donne une forme personnelle à sa religion: on a donc en elle le fond même de la conscience religieuse.

Mais il importe de préciser très exactement les termes du problème.

La piété en effet peut être étudiée de bien des façons. Ii y a d’abord la méthode du directeur de conscience qui cherche par quels moyens on arrive à la formation de l’âme pieuse. Il y a celle des théologiens, soit du théologien spéculatif qui explique la signification dogmatique des idées et des pratiques de la piété, soit du théologien moraliste qui juge de ces pratiques d’après leur valeur pour la vie chrétienne, soit enfin celle du théologien ascétique qui expose les doctrines relatives à la piété et à son exercice. Nous avons déjà dit que tous ces points de vue n'étaient pas le nôtre.

5) Cf. HEILER, p. 4 sqq., la bibliographie de la prière. Le nombre de travaux spécialement consacrés à la piété est assez restreint.

Il y a en outre la méthode du philosophe religieux ou apologiste qui, considérant la piété comme une expérience, c'est-à-dire comme un moyen de se relier avec Dieu, étudie les résultats et les juge d’après la contribution qu’ils apportent à la vie morale ou religieuse. Alors on se place, non pas au sein du dogme, mais en celui de l’âme religieuse: on la regarde vivre pour découvrir dans sa vie quelles notions y apparaissent et en comprendre la vérité Nous avons dit6) également quels dangers cette méthode nous paraissait présenter, lorsqu'on prétend en tirer des conclusions proprement philosophiques. Nous n'avons pas besoin d’y revenir.

Nous voudrions prendre la piété, ni comme conséquence d’un certain nombre de conceptions, ni comme l'introduction vers ces conceptions ou vers d’autres, mais en elle-même, dans son Idée’). Seulement par ce terme, nous ne voulons pas du tout désigner l’activité intellectuelle par laquelle on fait sienne une conception — car dans ce cas, c’est l’un des points de vue ci-dessus indiqués qu’il faudrait adopter — mais l’objet de cette activité, ce vers quoi elle tend ou ce qui la transcende, au sens philosophique du mot. Plus précisément encore, nous ne voulons pas étudier l’objet de la piété en tant que chose, principe ou but de cette piété, ni pour voir s’il y a ou non en lui quelque réalité ontologique, mais quelle en est la réalité transcendentale 8). De même qu’un artiste vise, pendant qu’il travaille, non pas telle ou telle chose, mais une Idée de cette chose, de même l'âme pieuse a, sans doute, l’intention d'atteindre son Dieu en lui-même, mais par le moyen d’une Idée de ce Dieu, laquelle se présente aux yeux du spectateur philosophe comme un véritable phénomène, au sens scientifique de ce mot.

7) Nous prenons ce terme ici et dans toute l’introduction dans le sens très général de vision intellectuelle, en tant qu’elle est chose vue, non en tant qu’acte de voir, l’opposant d’une part à cet acte lui-même, d’autre part aux choses sensibles vues par les sens. Il nous reste, il est vrai, à préciser ce sens, ce que nous essalerons de faire dans la suite, particulièrement au ch. I de la seconde partie.

8) A prendre ce terme ici sans inclure nécessairement — ni exclure — l’idée que l’objet serait connu uniquement suivant des formes a priori. Il s’agit simplement de l’objet de la piété en tant que tel.

Car l’homme qui pratique la piété vit dans un monde conceptuel ou idéel très différent de celui dans lequel se trouve l’homme qui ne la pratique pas. Non seulement il a une manière de penser, de sentir ou de vouloir qui lui est propre; mais ce. qu’il pense, ce qu’il sent et ce qu’il veut possède une réalité qui pèse sur sa pensée, ses sentiments et ses volontés. Et cela doit pouvoir être étudié, aussi indépendamment de l’action du sujet que de la réalité de ce qui est représenté, c’est-à-dire ni en théologien déclaré, ni en psychologue pur. C’est alors, CToyons-nous, que nous touchons le problème proprement philosophique de la piété.

Mais quelle méthode suivrons-nous ?

Ici se pose à nouveau la question préjudicielle que nous avons effleurée et que nous devons maintenant aborder un peu plus directement, En piété plus encore qu’en religion, l’étude paraît inséparable de la pratique. De même qu’il semble impossible de faire la philosophie de l’art quand on n’est pas véritablement artiste, de même l'intelligence de la piété doit être refusée à quiconque se contente de l’observer du dehors, sans en faire soi-même l'expérience.

La difficulté est plus spécieuse que réelle. Sans doute une âme pieuse aurait le droit — et même le devoir — de récuser comme incompétent celui qui voudrait se mêler de lui donner des conseils sur sa piété sans la pratiquer lui-même. Mais là n'est pas du tout notre but. Il s’agit pour nous de saisir le fait de la piété dans son originelle pureté, non de la juger sur son contenu, pour en dessiner la forme idéelle, non pour en vérifier la valeur religieuse ou morale. C’est pourquoi nous avons déjà dit qu’il était nécessaire de mettre un certain recul, pour voir objectivement, indépendamment de tout ce que pourrait ajouter le fratras des notions adventices.

Mais il nous faut aller plus loin. Nous voulons étudier la piété en elle-même, en tant que phénomène, pour la saisir dans son essence propre. C’est donc en elle-même qu'il faut la chercher, non en nous: et par suite il est nécessaire, pour la

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