CONDITIONS D’OBJECTIVITÉ
contempler philosophiquement en tant qu’objet, de la dégager des tendances particulières dont elle serait forcément tributaire, si nous allions la prendre dans cette intimité personnelle, où elle se mélange avec tout ce que nous sommes subjectivement.
Aussi, croyons-nous, bien loin qu’une sorte de « connaturalité », comprise à la manière de Blondel, soit nécessaire, elle ne pourrait que compromettre le résultat de notre effort. Car pratiquement on ne peut la réaliser que suivant une conception déjà acquise de l’objet religieux. Si l’on commence par être pieux pour connaître de la piété, on s’efforce alors de développer la piété telle qu’on l’a conçue avant d’avoir examiné cette conception elle-même. Les efforts que l’on fait s’inspirent d’un jugement présupposé sur ce qui est bon et sur ce qui est mauvais en. matière de piété. Ceci permet sans doute de voir si l’on est vraiment pieux ou si on ne l’est pas; mais on ne peut plus juger de la piété qu’à travers le jugement qu’on en a d'avance accepté. Bref, on a posé d’abord des jugements de valeur qui ont été à la base de toutes les démarches postérieures, alors qu’il faut arriver à un jugement de nature indépendant de toute appréciation prématurée. On a cherché parce qu’on avait d’abord trouvé, et ce qu’on a cherché, c’est la possession de ce qui avait été trouvé tel qu’on l'avait trouvé, alors qu’il faut chercher avant de savoir ce que l’on doït trouver pour trouver cela vraiment qui est à chercher. On commet ainsi une sorte de pétition de principe, plus ou moins explicitement reconnue, qui vicie dès le début une telle recherche.
Du reste, l’on n’aboutit pas précisément, en s’y prenant ainsi, à la science de la Religion: on ne fait que développer, sous une forme plus ou moins philosophique, la conscience de la religion que l’on a. On peut faire de la théologie; on ne fait pas de philosophie.
On nous dira sans doute qu’ « il ne sera jamais de bonne méthode et d’exacte vérité de traiter les choses religieuses irréligieusement, ou areligieusement ». Irréligieusement, sans aucun doute, car l’irréligion est encore une forme de religion et ne peut en aucun cas revêtir un caractère vraiment scientifique. Mais cette « areligiosité » nous paraît au contraire la condition
fondamentale de l’objectivité, du moment que nous avons pour but, non pas une connaissance religieuse de la piété, mais une connaissance scientifique, indépendante et de l'émotion, qui n'est pas un acte de connaissance, et de toute idée préconçue sur cette émotion. Dira-t-on qu’on ne peut étudier une passion que passionnément ou après l’avoir éprouvée ? le moraliste y gagnerait peut-être plus d’habileté ou d’adresse pour guérir cette passion ou l’orienter vers un but quelconque : mais le psychologue doit à tout prix acquérir une parfaite sérénité à l’égard de ce qu’il étudie, et cette sérénité exige une impartialité absolue, une absence totale de pré-jugement, et par suite un détachement complet de toute affectivité.
On nous objectera peut-être encore que, la piété, principalement la piété chrétienne, étant d’ordre surnaturel, nous ne pouvons pas en parler sans prendre position par rapport à ce caractère surnaturel. Si alors nous l’admettons, il nous faudra reconnaître que ni la psychologie, ni non plus la philosophie, ne sauraient être compétentes pour examiner plus loin que les détails extérieurs, ni même pour déterminer ce qui est fait de piété et ce qui ne l’est pas. Si au contraire nous le rejetons, on aura beau jeu pour nous dire que nous adoptons une attitude & priori et donc antiscientifique °) et que nous devenons aussi incapables de saisir la piété, que celui qui fait une autopsie l’est de comprendre la vie, puisqu'il a commencé par tuer, donc par supprimer cela même qu'il veut étudier.
9) Cf. BLONDEL, Mystique, p. 11 Saq. — L’attitude antiscientifique consiste en effet à ne pas exclure d'avance tel ou tel caractère des faits à examiner. Mais on a beau — et sans doute il faut le faire — « laisser la voie ouverte à des recherches ultérieures », dès lors qu'on arrive à sortir du « naturalisme >, on sort en même temps de la science. C’est qu’il ne faut pas confondre le naturalisme — ou ce qu'on désigne ainsi — en tant que méthode et en tant que système. Si le système, c’est-à-Gire la négation de tout ce qui ne relève pas de l’observation positive, est à rejeter, il n’en reste pas moins que la méthode s’identifie avec la méthode proprement scientifique, puisque celle-ci consiste essentiellement dans linvestigation rationnelle. C’est pourquoi il ne peut y avoir de science que au naturel et l'affirmation du surnaturel, si légitime qu’elle puisse ètre, sera toujours, par principe, non pas antiscientifique, mais en dehors de la science, puisqu'elle est par définition, l'affirmation de ce qui échappe à l’observation naturelle. Bien plus: il arriverait