L'ACTION DU FIDÈLE
En quoi consiste exactement la différence entre le chrétien qui se contente de la Messe et celui qui va jusqu’à la pratique des Pâques annuelles? Il semble au premier abord qu'il s'agisse uniquement d’un degré supérieur de vie chrétienne. Mais en réalité, alors que la Messe affermit surtout la foi, la confession affermit plutôt l'obéissance et la communion développe l’attachement à l’objet de la piété. C’est donc bien qu'il y a changement qualitatif plutôt que développement intensif de tendances identiques. Sans doute un plus grand nombre d’éléments psychologiques se trouvent intéressés à cette formation, mais cette augmentation en quantité n’est qu’une apparence due à l'analyse que nous sommes obligés de faire. Il est beaucoup plus exact de dire que nous nous trouvons devant une forme nouvelle de la piété.
Par suite nous devons chercher à définir cette différence, non pas par le nombre des croyances (elles sont les mêmes pour tous) ou des sentiments (il n’y en a au fond qu’un seul), mais par une détermination plus précise du sujet: le communiant possède une forme de christianisme plus complètement chrétienne que le simple pratiquant.
Or, il semble bien que ce qui fait cette détermination ou ce fini, c’est surtout que, dans son christianisme, le fidèle qui se confesse et communie, apporte une activité plus personnelle. Il ne se contente pas d’une assistance passive: il y ajoute le concours effectif de ses réflexions et de ses sentiments, de telle sorte que tout l’ensemble de sa vie religieuse se dessine plus nettement, suivant une forme plus déterminée; et les thèmes de pensée et de sentiment ont précisément ce rôle d’être les contours déterminants ou informateurs de son activité pieuse.
Nous pouvons ainsi nous rendre compte que cette activité n’est pas provoquée mécaniquement : si la société religieuse donne une impulsion, ce qui n’est pas niable, cette impulsion exige de la part de l'individu une activité personnelle pour au’elle devienne réellement efficace. Les thèmes — c’est-àdire en somme l’objet de la piété — contribuent à préciser la conscience que l’on a de cette activité: ils ne peuvent y suppléer.
Or, quel est au juste le résultat de cette activité personnelle? C’est que désormais l’objet de la piété, plus précisément ce qui est défini par les thèmes qui ont servi de moyen d’éducation, n’est plus seulement posé devant l'esprit ou devant la conscience : c’est la conscience qui à son tour se pose, s'établit et se constitue devant lui. Le fidèle n’est plus du tout alors comme le promeneur qui nonchalamment parcourt les salles d'un musée sans fixer son attention sur aucune toile ou sur aucune statue: il est le visiteur attentif et averti qui apporte à ce qu'il voit l'intérêt de ses goûts et de sa réflexion. Il avait déjà une connaissance théorique de certaines réalités susceptibles de devenir objet de sa piété: ces réalités prennent maintenant à ses yeux un caractère encore plus réel. Elles existent non seulement en elles-mêmes: elles existent surtout pour lui.
Ainsi il va, non pas de la connaissance de ces réalités à la connaissance de leurs attributs, mais plutôt en sens inverse. L'objet de piété lui avait d’abord été présenté dans un ensemble tel, qu’il était à ses yeux coloré de certains tons affectifs avant de lui apparaître comme réel. Maintenant c’est l’être lui-même de ces réalités qu’on lui montre: ou plutôt cet être, il le comprend. Il va donc de la perception des qualités pieuses à la perception de ce que nous pourrions appeler les substances pieuses, c’est-à-dire le point d'appui sur lequel se base leur réalité. Il sait maintenant distinguer ces qualités et ces substances, pour formuler à leur sujet un véritable et formel jugement d'existence.
Il en résulté que cette existence n’est pas pour lui une donnée immédiate, mais une donnée acquise sous l'influence de la société religieuse qui préside à l’éducation de la piété. Seulement cette influence tend à s’effacer pour que, grâce à une activité plus consciencieuse, le contact devienne plus direct. Le fidèle a vu d’abord ce qu’on lui a enseigné à travers cet enseignement; mais il ne le saisit vraiment qu’en se dépouillant du fait qu’il est enseigné afin d’en arriver plus immédiatement à ce qui lui est enseigné.
Par où il apparaît que la conscience de la piété se forme par un contact direct avec un donné extérieur. Maïs au lieu que ce contact soit à trouver par derrière soi, en se débarrassant