‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 37 sur 165 · DÉVELOPPEMENT DE LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

DÉVELOPPEMENT DE LA PIÉTÉ

de ces moments le point fondamental de sa doctrine, le mystère de l’Incarnation.

Ces différentes prières ont donc pour rôle de former l’habitude plus ou moins consciente de prier à propos des occupations de la journée. Ainsi la prière devient partie intégrante de la vie, et elle l'est d'autant plus qu’elle se trouve associée à des actions peu importantes et fréquemment renouvelées. Par suite l'activité religieuse et l’ensemble de l’activité psychologique se fondent pour ainsi dire l’une dans l’autre, ce qui se traduit aux yeux de la conscience par une nouvelle signification attribuée à tout ce que l’on fait, signification qui est en réalité une valorisation: tous ces actes prennent une valeur religieuse.

Il faut souligner qu’en cela ce ne sont pas les idées ou images qui donnent un tel caractère à la vie pratique: elles en sont au contraire le produit. Plus exactement, grâce à ces habitudes, elles prennent davantage de consistance, parce que leur valeur trouve une base plus solide dans l’état affectif ainsi produit.

I1 y a donc, au moins pour celui qui fait ces prières avec soin et attention, un véritable besoin de les faire à nouveau et à chaque occasion, besoin analogue dans son caractère, plus encore dans son origine, mutatis mutandis, à celui de faire sa toilette le matin, ou de se laver les mains avant les repas. Seulement il ne faut pas oublier que, pour atteindre ce résultat, l’accomplissement mécanique et matériel ne suffirait pas. Témoin l'indifférence à l'égard de la religion dans laquelle tombent de nombreux enfants des maisons ou collèges religieux, qui se hâtent d'abandonner toutes les pratiques dans lesquelles ils ont été élevés, dès qu'ils se trouvent livrés à eux-mêmes. Il faut donc, pour donner à ces automatismes leur force et leur durée, autre chose que la simple habitude.

Cet autre chose ne peut pas être cherché uniquement dans la valeur attribuée par le milieu social à ces actes, puisque précisément, même dans les milieux: où ils sont réellement choses sacrées, ils ne réussissent pas toujours à s'imposer : et par

suite ce doit être l'acceptation personnelle. L’automatisme se crée non seulement par l’habitude machinale, mais par un attachement consenti à certaines représentations. Il faut d’abord que l'individu aime vraiment la piété et ce qui s’y rattache; il faut aussi, il faut surtout qu’il connaisse ce qu’il aime et s’en fasse une idée précise. L’objet et le sujet prennent donc consistance en même temps et l’un par l’autre: on pense davantage à ce dont on s'occupe et on s'occupe plus fortement de ce à quoi l’on pense.

En conclusion, il ne suffit pas du tout, pour devenir pieux, de « s’abêtir » au sens de Pascal: il faut déjà être tourné vers la piété et l’avoir un peu trouvée et dans sa forme subjective et dans sa forme objective. En même temps que l’activité pieuse devient de plus en plus le fond de toute l’activité psychologique, de façon à tout cristalliser en elle, les idées par lesquelles cette activité est guidée du dehors deviennent de plus en plus le principe de cette activité. La piété se développe objectivement en même temps que subjectivement. Il y a là un fait capital qui nous fait déjà pressentir qu’une psychologie de la piété serait tout aussi insuffisante, pour la bien comprendre, que sa sociologie.

Mais avant d'alier plus loin, regardons ce fait là où il se montre avec le plus de force.

L’'UNIFICATION DU SUJET par la pratique de la MESSE guotidienne.

Tout ce que nous avons vu jusqu'ici ne constitue encore qu’une piété assez médiocre. Si l’on veut une piété plus forte, la première chose qui est alors recommandée, c’est l'assistance quotidienne ou tout au moins aussi fréquente que possible à la Messe. Dans toutes les communautés religieuses, cette assistance est une règle indiscutée; pour les personnes pieuses vivant dans le monde, c’est une habitude des plus chères. Elle présente donc une grosse importance.

Remarquons du reste que, pour être très ancienne, la pratique de la Messe quotidienne n'en est pas moins par son origine plus monastique qu’ecclésiastique, précisément parce qu'elle est affaire de piété plus fervente: elle s’est répandue dans le monde à mesure que la vie monastique s’est, pour ainsi dire, laïcisée. Nous ne sommes donc plus dans une atmosphère d'organisation ecclésiastique, mais dans celle de l'éducation religieuse à proprement parler.

C'est pourquoi nous y trouverons une activité beaucoup plus personnelle que dans tout ce qui précède. Nous devons donc y apporter une particulière attention.

En ce qui concerne la manière d'assister à la Messe quotidienne ou fréquente, nous pourrions nous contenter d'étudier les livres de piété et les formulaires répandus parmi les personnes pieuses. Nous y trouverions l'exposé et l'application d’un certain nombre de méthodes: méditer la passion, rendre à Dieu les devoirs qui sont le but de tout sacrifice comme de toute prière: adoration, remerciement, réparation et demande. Seulement ou bien le fidèle se contente de lire les formules, en les comprenant plus ou moins bien, et alors nous retombons dans une piété assez peu différente de celle que nous avons observée à propos de la Messe dominicale ou des prières quo-

tidiennes: ou bien il en fait une application personnelle; et nous avons alors affaire à une méditation proprement dite, dont nous aurons à parler plus loin. Il vaut donc mieux ne pas s’y arrêter. ges

Mais si la Messe peut être pratiquée soit comme une prière vocale avec formules toutes faites, soit comme méditation, elle peut l'être aussi comme une prière liturgique, avec des formules officielles, ayant une signification dogmatique et une portée sacramentelle. C’est même la méthode qui est la plus recommandée: prier par le moyen et dans le sens de la Messe 1: Cette méthode est du reste la seule possible pour ceux-là précisément pour qui la Messe est l’acte fondamental de leur piété, les prêtres, puisqu'ils n’ont pas le loisir de méditer pendant ce temps et qu’ils ne peuvent absolument prier pendant leur Messe qu’en priant par elle. :

Il est donc bon d’en étudier la liturgie, telle qu’elle est maintenant établie !1), au moins dans ses éléments les plus importants, et de nous rendre compte ainsi du genre de piété qui s’exprime et se développe en elle et par elle.

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