‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 5 sur 165 · CONDITIONS D'OBJECTIVITÉ · texte numérisé non relu

CONDITIONS D'OBJECTIVITÉ

Est-il vraiment nécessaire, pour faire l’étude scientifique de la piété, de prendre position sur ce point? Justement parce que nous voulons étudier l’essence de la-piété, c’est-à-dire sa forme plutôt que son contenu, ce qu’elle est en tant qu’Idée plutôt que les idées auxquelles elle conduit, ne pouvons-nous pas nous placer à un point de vue suivant lequel l'important n'est pas le principe, mais le phénomène de la piété, à prendre ce mot en son sens le plus général de ce qui apparaît 1°), à condition toutefois d'éliminer tout ce que la conscience, en le percevant et en l'interprétant, y ajoute. C’est précisément pour cela que, sans nier le surnaturel, nous ne voulons pas en tenir compte, de peur que cette notion ne fasse partie précisément de ces notions adventices.

Il est facile du reste de comprendre lorsqu'on nous parle de l’expérience des mystiques 11), qu’il s’agit de tout autre chose que d’une expérience proprement scientifique, puisqu'elle consiste, non à vérifier une idée {?), mais à éprouver une émotion

alors que sous prétexte de fidélité à la méthode scientifique, on ramènerait dans des cadres « naturels » ce qui est en dehors d’eux, on naturaliserait le surnaturel, et on retomberait ainsi dans le système naturaliste que l’on voulait éviter. Qu'on souligne tant qu’on voudra les différences incontestables entre les faits mystiques et ceux auxquels ils ressemblent, à partir du moment où on déclare les premiers d'ordre surnaturel, il faut concevoir cet ordre ou bien comme quelque chose de saïsissable scientifiquement et on le naturalise, ou bien comme un mode d’être qui échappe à la conscience et qui est d’un autre ordre que celui de la science, à l’ordre de la charité, dirait Pascal.

10) Ce qui ne veut pas dire du tout que nous prétendons réduire l'être de ce phénomène à ses apparences sensibles (contre MARÉCHAL, page 9 et sqq.). Au contraire, comme nous de verrons mieux dans la suite, nous tâcherons de dégager l’essence de ce phénomène de tout ce qui lui est accidentel, y compris les propres interprétations du sujet. Car nous ne voyons aucune raison de préférer celles-ci, plus ou moins inspirées d’un système théologique, à celles d’un observateur qui, par hypothèse, s’inspirerait d’un système métaphysique quelconque, et de dire que si « le critérium du mystique peut être vrai, celui du psychologue empiriste est certainement faux » (ibid. p. 41). La position inverse (le psychologue peut avoir raison, le mystique a certainement tort) nous paraîtrait du reste tout aussi peu justifiée.

11) Cf. MARÉCHAL, p. 40-41.

12) De plus il est souverainement important de distinguer l’expérience d’une valeur et l’expérience d’une idée et de ne pas passer subrepticement de l’une à l’autre. Si la dernière consiste à vérifier l’objectivité d’une conception, l’autre ne consiste qu’à réaliser la

tégrer en nous la religion, quelle qu’elle soit, mais de nous déformer, ou plutôt de nous reformer indépendamment de tout ce qui n’est pas la vision directe, pour voir ce qu'est l’Idée appelée Religion ou Piété.

Ce n’est pas sans peine, certes, que dans de telles questions l’on arrive à la pleine sérénité de la vision, à l'entière pureté du regard. Quiconque s’est approché tant soit peu de ces merveilleux paysages spirituels que l’on trouve dans la piété, a peine à se détourner de toute émotion prématurée et à rester impartial et froid. Pourtant le mot de Renan, que l’on ne comprend bien une religion que si l’on en est sortii7), n’exprime pas seulement la nécessité de n’avoir aucun parti pris: elle exprime aussi cette nécessité plus philosophique de prendre un peu de recul pour s’oublier en tant que sujet pendant que l’on regarde l’objet, de façon que la vision que l’on en aït soit plus pure et plus immédiate. Si d’aucuns condamnent ce recul comme un reniement, il n’en est pas moins vrai qu’il implique un effort plus grand et plus difficile.

Il est vrai aussi qu’il faut rester digne et capable de voir clair. « On ne comprend les choses du dehors que suivant ce que l’on est au-dedans. » Et qui donc peut se flatter d’être tout ce que l’on doit être pour voir tout ce qu'il faut voir?

L'auteur du présent travail moins que personne. Aussi bien s’est-il efforcé d’apporter surtout la plis entière sincérité devant ce qu’il étudie. Aux lecteurs de juger s’il a suffisamment regardé et s’il a su voir.

Il nous reste à indiquer ce que l’on pourrait appeler les limites extérieures de notre travail. La piété en effet a revêtu, dans l’histoire des religions des aspects multiples. Il y a la piété bouddhique, la piété chinoise, la piété musulmane, la piété chrétienne. (Celle-ci même se distingue en piété protestante et piété catholique. Sans doute, il faudrait les étudier toutes.

17) « Sortir d’une religion est parfois un moyen de la mieux sentir et de l’aimer davantage, comme on découvre mieux un vallon à l’instant où on en franchit les contreforts, » FouiLLéE, La morale, l’art et la religion selon Guyau, p. 144.

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