DÉTERMINATION DE L'OBJET
oubliera l'ouvrier, comme s'il n'était pas aussi nécessaire d'aller de celui-ci à celui-là que de suivre la méthode inverse: ce n’est pas seulement l'oeuvre qui révèle l'artiste, c'est encore l'artiste qui fait comprendre l'oeuvre. Ou bien on ne verra que l’activité du sujet, ce qui aura pour premier inconvénient de faire négliger l'apport du milieu, et pour autre inconvénient plus grave de faire apparaître cette activité sous un jour inexact : on la jugera comme une création, non comme une organisation.
Seulement le rapport entre l'activité de piété telle qu'elle est proposée au fidèle par son milieu et la subjectivité de cette activité dans le fidèle n’est pas du tout un rapport de cause à effet: au contraire, la subjectivité est constituée par tout ce qui se trouve ajouté à l’action du milieu. Or, il n’y a de subjectivité que dans la mesure où il y a détermination de l’activité par la conscience. C’est donc cette détermination qu'il faut étudier. Ne pourrait-on pas dire qu’elle vient alors de l'objet de la piété qui, en se faisant connaître, imprimerait sur la conscience sa marque propre, à peu près comme un objet quelconque imprime sur une plaque sensible son image?
II. — Il est bien certain en effet que les cérémonies et prières offrent à la piété un nombre assez grand de thèmes de représentation, entre lesquels le fidèle a toutes facilités pour choisir ce qui est le plus capable de fixer son attention et de devenir le centre de sa représentation. Ce choix fait, l'objet prend une forme très précise, puisque le fidèle en a une connaissance plus nette: au lieu d’être une vague notion enseignée théoriquement, il devient pour lui une chose vue directement et lui offrant des contours précis. Pour parler presque vulgairement, ces thèmes « lui disent quelque chose », parce que ce sont pour lui des évocations très vives de représentations précises.
Or cette détermination de l’objet se fait en même temps et à mesure que la détermination du sentiment s’accomplit dans son activité. L'objet est mieux vu, parce que le regard est plus direct et plus attentif; et le regard devient plus pénétrant parce que l’objet fixe plus fortement l’attention, de la même façon qu’un peintre sait mieux voir à mesure qu'il découvre et découvre davantage à mesure qu’il sait mieux regarder. Ces
deux aspects du développement de la piété sont donc corrélatifs et se font l’un par l’autre. Il y a même là quelque chose d'assez paradoxal: l’homme n’est pieux que. dans la mesure où on lui présente un objet, principe de formation de sa piété, mais il ne prend connaissance de cet objet que s’il travaille lui-même à cette formation. Il ne se forme que si l’objet l'y invite: et l'invitation n’est recue par lui que s’il s’y est déjà. formé.
De plus, à mesure que cet objet se précise en tant que tel, se précise également l'attitude du sujet: elle n’est plus une connaissance, mais un désir, et l’objet n’est plus seulement une vérité, mais une valeur 77). Enfin, la relation, en prenant un caractère mieux déterminé, augmente de force, puisqu'elle devient l’union de deux termes qui n'existent que l’un par rapport à l’autre, plutôt que la distinction de ces deux termes s'opposant l’un à l’autre.
Par où l’on voit que le rapport entre l’objet de la piété et la piété elle-même, n’est, pas plus que celui du milieu à l'individu, un rapport de cause à effet. Il ne s’agit ni d’une activité de conscience qui produit son objet, puisque cet objet est présenté par le milieu, ni même d’un objet qui détermine une activité de représentation, puisque le sujet ne reçoit celle-ci que dans la mesure où il agit lui-même. Nous sommes devant une activité de conscience qui peut avoir son principe en dehors d'elle-même, mais dont l'essentiel est, non son activité, mais sa subjectivité; et celle-ci reste indépendante de la cause de celle-là, un peu comme la façon de s’habiller, provoquée par la mode, n'est déterminée que par le goût de chacun.
Or il est à remarquer pour le fait de conscience en général qu'il n'y a pas de représentation ni de désir qui ne soit la représentation ou le désir de quelque chose: ce que les deux termes, l'objet-valeur d’une part, la représentation-désir d’autre part,
77) Nous prenons ici et dans le reste de notre travail ce mot de € valeur » au sens A, tel qu’il est défini par LALANDE (p. 937): « Caractère des choses consistant en ce qu’elles sont plus ou moins estimées où désirées par un sujet ou, plus ordinairement par un groupe de sujets déterminés ». Ajoutons seulement que nous attribuerons le plus souvent ce caractère de « valeur » à des représentations ou idées plutôt qu’à des choses proprement dites.
sont l’un par rapport à l’autre dans leur relation réciproque, est l’effet de cette relation autant et plus que de leur rencontre. Autrement dit, ce ne sont pas ces deux termes, pris isolément et en eux-mêmes qui déterminent la nature de leur relation; c’est surtout le fait de celle-ci qui détermine ce par quoi l’un est objet, ce par quoi l’autre est sujet ou plus exactement l’objectivité et la subjectivité de l’un et de l'autre.
Ceci peut sans doute se discuter à propos de la connaissance ordinaire, dans laquelle la rencontre est cause de la relation (il reste alors à montrer quelle est la différence entre l’une et l’autre); mais à propos de la connaissance par piété ou de l’enseignement de la piété, nous avons pu précisément nous en rendre compte, c’est la mise en relation qui amène la rencontre; plus précisément l'objet-valeur et la représentationdésir n'existent comme tels que si d’abord il y a eu activité pieuse, dans laquelle se forment une objectivité et une subjectivité. Ce ne sont donc pas ces deux termes qui peuvent expliquer leur relation, mais inversement. C'est d’ailleurs ce qui constitue l'originalité du fait devant lequel nous nous trouvons par rapport à d’autres faits: il appartient à ce mode d’être qui s'appelle une relation et dont l'essence est le rapport entre les deux termes qu’on lui attribue, bien loin qu’elle soit elle-même un attribut accidentel de ces deux termes. Plus exactement, ce que nous avons à étudier pour la comprendre, ce n’est pas l'essence de ces deux termes, dont la relation nous apparaît comme un attribut, mais l'essence de la relation, dont ce sont les termes qui sont les attributs.
III. — Si maintenant nous nous plaçons délibérément à ce point de vue, nous arrivons aux constatations suivantes:
Nous nous trouvons devant la saisie par la conscience d’un objet-valeur, saisie dans laquelle l’objet prend une réalité de plus en plus consistante et une valeur de plus en plus ferme à mesure que la subjectivité s'établit comme telle. Cet objet est pour le fidèle quelque chose qui est devant lui, qui s'impose à lui, qui fixe son attention; et lui-même devient de plus én plus la vision précise et le désir intense de cet objet. Son activité, d’abord tâtonnante et indécise, obtient sa réalisation, parce qu'il s’est présenté devant elle ce en quoi elle trouve, si l'on
peut dire, son assiette. Or qu'y a-t-il au centre même de la.
relation entre les deux?
Deux pensées s'emparent toujours plus ou moins Pts oer
d’un fidèle assistant pieusement à la Messe: celle de la présence réelle de ce qui est le principe de sa religion et celie de cette présence pour lui. C’est son Dieu qui est là; et il y est à cause de lui. Ce Dieu n’est donc pas un être métaphysique: c'est sa vie, ce devant quoi on plie le genou et ce par quoi on est sauvé 77a).
I1 faut insister sur ce point, parce qu’il marque le moment où se fait la naissance de ia piété proprement dite. D'une part en effet, le fidèle sent son Dieu présent à la Messe plus que partout ailleurs. Il se produit alors ce sentiment d’une nature très spéciale qui s'appelle l'adoration, fait de respect, mais d’un respect plus ému que celui qu’inspire un Etre simplement supérieur, fait de désir, mais d’un désir pour ainsi dire impersonnel, fait de confiance, mais d’une confiance basée sur ce que l’on se sent dominé, fait enfin de soumission, mais d’une soumission joyeuse et contente.
D'autre part, cet être, à la fois sublime et mis à sa portée, c'est ce en quoi l’âme trouve sa propre vie, plus exactement ce qui va la transformer et la renouveler. Car c’est là que se réalisent toutes ses aspirations morales, telles qu’elles ont été préparées par l'éducation antérieure; c’est là surtout que se résolvent les difficultés intérieures créées par cette éducation elle-même, venant du conflit entre sa faiblesse et ses aspirations, entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être.
Il se produit donc comme une étincelle entre ces des pôles: l’objet religieux tel qu'il est présenté par l'Eglise et l'âme religieuse telle qu’elle a été formée encore par l'Eglise. Cette étincelle est le commencement de la piété proprement dite. Mais il est clair, d’après ce qui précède, que, si elle jaillit, c’est précisément parce qu’il y a eu, non seulement activité personnelle du fidèle sous l'entraînement de son milieu, mais encore présentation de son objet. Pour reprendre la comparaison de tout à l’heure, l’activité spirituelle, d’abord diffuse,
77a) Cf. HAUTER, Essai sur l’objet religieux.
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