‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 44 sur 165 · NOËL · texte numérisé non relu

NOËL

le dogme de la Rédemption lui apparaît sous un aspect moins théologique qu’esthétique, grâce auquel l'idée devient une réalité concrète et idéale à la fois, profondément émouvante par la beauté de la forme et par l'élévation des idées, détachant l'âme de tout utilitarisme comme de tout matérialisme moral pour transformer sa manière de sentir et attacher son sentiment à un objet qui assure la consistance et la force de son état moral. Ainsi l’on entrevoit quelle sera l'oeuvre de la liturgie à propos des fêtes: exprimer une idée de telle sorte qu’elle prenne place dans le courant de la vie. La préparation à la Rédemption est présentée de façon qu'on y voie un événement distinct et important de la destinée humaine.

II. -— La fête de Noël remonte au quatrième siècle et s’est établie d’abord à RomeSs). Ii semble probable qu’elle dérive de ‘Ja fête Natalis Invicti ou Naissance du Soleil et que c’est pour cela qu’elle est fixée aux environs du solstice d’hiver 5). Elle à ceci de particulier qu’on y célèbre trois messes: celle de la naissance COTporelle, celle de Papnarition aux bergers, celle âe la manifestation au monde.

Toute la liturgie du jour est joyeuse, exprimant une idée de délivrance %). On passe de l’ancienne Alliance dans une nouvelle, on entre dans une vie toute différente, on change pour ainsi dire de religion ou en tous cas de sentiments religieux en abandonnant la crainte pour se livrer à la confiance. L'idée de renaissance, comme du reste celle d’un nouveau soleil qui n’en a pas disparu tout à fait, se retrouve dans tout l'office. Il est vrai qu’on l’exprime parfois assez indirectement. Mais la liturgie a précisément pour méthode d'appliquer à un sentiment des paroles qui par elles-mêmes signifient autre chose

87) Remarquer les antiennes O, chantéës depuis le 18 décembre et formant un acrostiche en les lisant à rebours: ERO CRAS: O Sapientia, O Adonai, O Radix Jesse, O Clavis David, O Oriens, O Rex gentium, Ô Emmanuel; par ces antiennes on va petit à petit de l'Ancien Testament vers le Nouveau. Cf. MOLIEN, IT, p. 126-131.

88) MOLIEN, IL, D. 75; DUCHESNE, Origines, p. 257; HoLLarD, Les origines de la fête de Noël, dans Rev. Hist. Phil. Rel., mai 1931.

89) Cf. BRAZER, Atys, 0. 29-30. On y trouvera citées les allusions de saint Augustin, de Léon le Grand, de saint Jérôme à cette origine de 12 fête de Noël. Cf. encore FRAZER, Adonis, p. 202.

90) MoLiEN, Il, p. 137-138.

ce n'est pas la signification directe qui compte, mais le ton affectif 1). Aussi bien tous les psaumes chantés à Noël sont des chants de triomphe ®). d'assurance du salut, entremélant l’idée de la grandeur de Dieu avec celle de la simplicité et et du charme de: l'Enfant, soulignant ainsi l'oeuvre admirable de l’Incarnation et sa manifestation éclatante dans le monde.

Après Noël, vient toute une série de fêtes 23) se rapportant directement au Christ: Saint Etienne, le premier martyr, saint Jean, le frère du Seigneur, les Saints-Innocents, massacrés à cause de lui, la Circoncision, qui célèbre Ja Nativité par opposition aux réjouissances Païennes du 1°" janvier, enfin la fête du nom de Jésus, d’origine récente, provoquée par la dévotion populaire.

ITL. La fête de l'Epiphanie est celle de la manifestation du Christ, soit par sa naissance, soit par l’adoration des mages, soit par le baptême de Jean-Baptiste, soit par les noces de Cana. Elle est d’origine orientale 1) et fut acceptée en Occident au cinquième siècle, en même temps que la fête romaine de Noël fut adoptée en Orient. L'idée dominante en est celle du baptême de Jésus: il y a même une bénédiction solennelle de l'eau qui peut remonter à un tite antérieur au christianisme %), de même que l'usage de tirer les rois %4) remonte à des

91) C’est ce qui se fait par exemple pour chaque psaume des Vêpres: il est précédé d’une antienne qui en donne le ton général. L’introï a du reste le même rôle pour la Messe. Cf. MOLIEN, IT, p. 141-

92) Jbid., "TE p.143 /n%93; 93) Cf. DUCHESNE, Origines, p. 267-268.

94) °C: MOLIEN} IL :p.. 84: 176. : Elle dérive sans doute des fêtes égyptiennes d’épiphanies divines et des mystères grecs où l’on suppliait la divinité de se manifester d’une manière quelconque. Mais la véritable Epiphanie fut d’abord la naissance. On trouve cette fête le & où 6 janvier avec changement d’eau en vin dans l’île d’Andros, à Slexandrie, où lon nuisait solénnellement de l’eau dans le Nil: elle était du reste associée à une fête de la lumière (cf. les trois miracles dont parle la liturgie). D'autre part il est probable que la fête a été célébrée dans les milieux gnostiques avant de Pavoir été dans les milieux catholiques. Cf. C. H. C. IT, p. 213-2928.

%5) « On bénissait non seulement Peau pour Je baptème, mais l’eau de la mer et des fleuves, on jetait dans l’eau un crucifix que des nageurs allaient ensuite retirer ». MOLIEN, IL. p. 178

%5a) G. FRAZER, Bouc émissaire, p. 279 sqq.

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coutumes anciennes %). La liturgie en fait une fête de l'Eglise et le souvenir des noces de Cana sert à rappeler l’idée, très fréquente chez les mystiques, du mariage du Christ avec son Eglise 7).

Mentionnons d'un mot la fête de la Purification qui à pu être adoptée pour remplacer celle des Lupercales, bien qu’il n’y ait pas coïncidence de date, ou plus probablement les amburbalia, à cause de sa procession aux flambeaux. Là aussi il y a un rapport direct avec le culte du soleil: « Lumen ad revelationem Gentium ».

IV. La fête de Pâques, la plus ancienne et la plus importante, fut précédée de très bonne heure, d’abord de huit jours de jeûne et d'instructions, enfin d'une période de liturgie endeuillée pour souligner la nécessité de la pénitence en vue de la Rédemption ‘).

Ainsi le Dimanche de la Septuagesime représente la captivité de Babylone et l’abîime moral du péché; celui de la Sexagésime évoque ‘le peuple juif, symbole de l'humanité déchue, la Quinquagésime exprime Ja joie que l’on doit éprouver à l'entrée du Carême, période de pénitence et de rénovation 99).

Le Carême lui-même est composé, au point de vue liturgique, par les messes stationales 100), qu’autrefois, le pape célébrait dans les différentes églises de Rome à tour de rôle et à l’occasion desquelles se faisaient des instructions aux fidèles, aux catéchumènes et aux pénitents. Il en est resté une liturgie extrêmement développée pour la Messe comme pour le Bréviaire, présentant l'idée de « retraite spirituelle. dans iaquelle nous demandons à Dieu de nous ressusciter de nos péchés. de perfectionner en nous le sens chrétien » 101). De là la multiplication des prières, leur ton suppliant, l’insistance sur

96) MoLiEx, II, p. 180. Cette idée est du reste la survivance d’un rite de mariage sacré, Les textes liturgiques semblent y faire allusion: Hodie coelesti sponso ejus est Ecclesia, quondam in Jordane lavit Christus ejus crimina; current cum muneribus Magi ad regales nuptias et ex aqua facto vino laetantur convivae. I nest pas impossible du tout, il est même probable que les mythes des noces de Cana, de la visite des mages, du bantême dans le Jourdain procèdent de fêtes “netefines © Of. Ci H. C: Il, p. 227-228;

97) MoLIEN, II, p. 190-194.

98) MoLiEN, II, 215-223.

99) Ibid. If, 228. Cf. DUCHESNE, Origines, p. 241-246.

100). Ibid. 11, 234-246: Bamirror, Messe, p. 31-32.

101) Ibid. IT, p. 253.

la fragilité humaine, des rités de pénitence comme l'imposition des cendres, des invitations à réfléchir avec rappel de la bienfaisance de la méditation et de la briéveté de la destinée, des manifestations successives de repentir et de confiance, des appels répétés à la conversion, etc. Tout cela est exprimé de multiples façons, sans attcune systématisation et même d’une manière très disparate.

Ce caractère de la liturgie se manifeste d’ailleurs à peu près partout: on emploie des extraits de livres saints, particulièrement des psaumes, sans qu'on puisse dire le plus souvent pour quel motif on les a choïsis. Tout un morceau peut être amené à cause d’un simple mot contenant une allusion plus ou moins directe. Mais, nous l’avons déjà remarqué, ce n’est pas l’idée qui compte, c’est l’état affectif; et pour le carême ce ton général est celui de la pénitence: on essaie de la former dans l'âme des fidèles en la leur faisant sentir, non en la leur enseignant.

A partir du Dimanche de la Passion commence une période où les invitations à la pénitence et au recueillement prennent une intensité de plus en plus grande. Le prêtre ne quitte plus les ornements violets; les croix sont voilées de deuil 102); il n’y a plus aucun ornement dans l'Eglise et les fleurs même en sont proscrites. Tous les textes chantés ou récités ont un caractère grave et austère, soulignant la nécessité de prendre tout à fait au sérieux les mystères dont on célèbre le souvenir. ;

Pendant toute la semaine on rappelle l’hostilité croissante des Juifs contre le Sauveur: « le dimanche, ïls lui jettent des pierres; le lundi, ils essaient de le prendre; le mardi, ils cherchent à le mettre à mort, ses frères n’ont pas foi en lui; le mercredi, Jésus se déclare le Fils de Dieu, on veut le lapider; le vendredi. on complote sa mort; le samedi, il est obligé de se cacher, ses disciples lPabandonnent et même parmi les douze se trouve un traître » 103). On redit l’angoisse qu’il éprouve, non sans marquer que sa croix sera un triomphe. Mais en attendant elle est son supplice.

Le Dimanche des Rameaux 104), ce mélange de tristesse pour ce

102) Reste d'une ancienne coutume suivant laquelle on tendait un voile entre le choeur et la nef. Cf. MoLIEN, IT, p. 327-328.

103) Jbid., TI, 324.

104) Cette fête dérive peut-être d’une association du culte des morts qui, assez souvent se pratiquait au printemps (cf. les Anthesteria grecques et les citations de FRAZER dans Afus, p. 93) avec des pratiques agraires pour la nouvelle végétation (cf. la procession de leiresion aux Thargelia et FRAZER, Adonis, p. 181).

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