‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 48 sur 165 · LE BRÉVIAIRE · texte numérisé non relu

LE BRÉVIAIRE

récitation du Bréviaire, qui par définition est une prière, se faisait en voyage, dans la rue ou au milieu d’une réunion bruyante, était fréquemment interrompue par des gestes ou réflexions sans aucun rapport avec la prière, etc. Il est évident que dans ces conditions la lecture n’est et ne peut être que machinale. Certes, tous les théologiens et maîtres de la vie spirituelle s'accordent à condamner cette manière de faire. Elle n’en est pas moins fréquente, parce qu’elle est considérée comme théologiquement valide. Il y a donc sous-jacente à cette pratique une certaine conception qui la rapproche des formules magiques, moulins à prière, etc. Dans tous les cas, on y croit comme à un rite efficace plus que comme à un moyen de piété.

Cependant le Bréviaire peut contribuer beaucoup, suivant les dispositions avec lesquelles on le dit, à la formation et au progrès spirituels. De quelle façon et quels en sont exactement les résultats ?

La plupart du temps ce ne sont pas les formules ni les idées qu’on y trouve qui attachent le plus ou qui attachent en premier lieu le prêtre à cet exercice. La lecture du Bréviaire n’est pas un exercice ordinaire: elle est une prière récitée, puisque pour la validité de cette récitation, il ne suffit pas de percevoir des yeux, il faut prononcer les paroles. Or cette prière n’exprime que très imparfaitement les sentiments propres du prêtre 127) : elle est la prière de l'Eglise et en la récitant, il la fait entrer en lui. Il n’a donc besoin que d’une intention générale de prier 8), intention qu’il réalise par un recueillement en quelque sorte global plus que par une attention dirigée spécialement sur les prières qu’il récite. È

Donc le mouvement ne va pas ici ab interioris ad exteriora, mais en sens contraire: le Bréviaire n’est pas ce par quoi la piété sort de l'individu pour se manifester au dehors, mais ce par quoi elle pénètre dans l’âme en venant de l'Eglise. Elle peut sans doute prendre une tout autre valeur suivant la nature

127) « Si le psaume prie, priez; sil soupire, soupirez; s’il se réjouit, réjouissez-vous; s’il espère, espérez; sil craint, craignez. » Ce conseil de saint Augustin est très fréquemment cité à propos du Bréviaire.

128) Certains conseillent même de garder un esprit attaché à Dieu sans faire attention à la signification des mots, Cf. BUTLER, p. 73,

de la vie spirituelle avec laquelle elle se rencontre et se fond ; mais d’abord elle est un acte ecclésiastique, destiné à promouvoir en chacun la piété de l'Eglise. Et c’est par le fait de dire son Bréviaire, plus que par ce que l’on fait en le disant, que l’on se rattache à cette Eglise12%). C’est d’ailleurs pour cette raison que cette pratique dépend moins de la piété ou de la vie morale que de la foi.

Le prêtre est donc, quand il dit son Bréviaire, un représentant; et l'obligation qu’il a de le faire chaque jour ne vient pas de la nécessité où il est d’être plus pieux que les autres, mais de sa qualité de membre choisi, concentrant en lui la vie spirituelle de tous. Si cette prière se ressent du mécanisme plus ou moins magique du culte, il y a ceci de particulier que ce mécanisme reste attaché à la collectivité au lieu d’être utilisé pour des fins personnelles. Ce n’est ni une prière par laquelle on demande pour soi, ni une prière qui se perfectionne pour Dieu: c’est une piété qui se désapproprie d'elle-même pour être celle de tout un groupe. Le prêtre s’y oublie lui-même en tant qu'homme; mais il se cherche en tant que prêtre.

Il va sans dire que la récitation en peut avoir d’autres résultats. On peut y trouver des éléments de piété comme dans n'importe quelle lecture; et ces éléments seront fort utiles dans l'expression de la piété personnelle. Mais alors il ne s’agit plus de la récitation du Bréviaire comme tel, il s’agit de la lecture d’un formulaire plus officiel et donc plus respectable que les autres.

Remarquons encore ceci: le Bréviaire se décompose en différentes heures, au nombre de huit, lesquelles doivent en principe être récitées à divers moments de la journée:

les Matines, ancien office de nuit, la partie la plus longue, comprenant des psaumes et des lectures tirées de l’Ecriture, que l’on doit autant que possible réciter la veille, suivant l’ancienne coutume juive qui faisait commencer chaque journée, non pas avec le lever du soleil, mais au contraire avec son coucher. Elles sont ordinairement suivies de Laudes, composées de psaumes, d’un hymne, du Bénédictus, d’une oraison et d’une antienne à la Vierge.

129) Cf. BAUDOT, Bréviaire, p. 80, 107: Les prières du Bréviaire seraient « un non sens et une impiété », si elles n'étaient pas faites au nom de « l’humanité régénérée ».

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