‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 6 sur 165 · LIMITES DU SUJET · texte numérisé non relu

LIMITES DU SUJET

Qui plus est, on ne peut connaître à fond aucune d’elles si on ne connaît pas toutes les autres. Nous nous contenterons cependant de la seule piété catholique, parce que c’est celle qui est la plus proche de nous et que nous sommes le mieux préparés à comprendre. De plus elle présente un cas privilégié de la piété, d’abord en ce sens qu’elle est un phénomène social, ce qui nous permettra de mieux voir par elle le rôle de la société en matière de piété, ensuite parce qu’il y a en elle mieux qu’en n'importe quelle autre une ascèse en quelque sorte codifiée, de telle façon qu’il y a une forme catholique de la piété, tandis que dans le protestantisme il y a plutôt des piétés différentes. Nous n'avons pas du tout à juger ce qui vaut le mieux; mais comme nous nous trouvons devant un phénomène d’une généralité plus consistante, l’étude philosophique s’en trouve plus facile.

Pour la même raison, nous distinguerons la piété catholique de certaines piétés de certains catholiques, en d’autres termes, ce que doit être pour l’essentiel la piété de quiconque se réclame du catholicisme, de ce qu’elle a été en fait pour tels ou tels membres, plus ou moins illustres, de cette religion. Autrement nous pourrions confondre ce qui est particulier à ceux que nous aurions choisis et ce qui est spécifiquement catholique.

Nous devrons en même temps mettre en dehors de notre étude d’abord toutes les déformations de la piété, comme le scrupule et autres maladies du sentiment religieux, et en second lieu les états mystiques, qui sont sans doute la réalisation parfaite de la piété, mais ne se rencontrent qu’assez rarement et ne correspondent pas par suite à ce qu'on est convenu d'appeler la piété.

C'est du reste par ce qu’il y a de plus apparent dans la piété catholique, c’est-à-dire par sa forme sociale, que nous devrons commencer. Nous nous mettrons donc en face des faits tels qu’ils apparaissent au début de l’observation et nous étudierons les répercussions les plus communément reçues par les consciences. Autrement dit, notre point de départ sera ce que les catholiques en général pensent de leur piété, pour voir dans quelle mesure cette conscience collective est une inter-

prétation et dans quelle mesure elle nous donne le fait luimême, si elle résout ou si elle pose des problèmes. D’après les résultats ainsi obtenus, nous verrons comment nous devrons continuer.

Peut-être ne sera-t-il pas inutile de jeter d’abord un coup d'oeil d'ensemble sur l’histoire de la piété. Il est bien certain en effet qu'elle ne s’est pas formée en un jour: il y a eu une longue évolution, laquelle du reste remonte plus haut que le catholicisme lui-même, s’il est vrai que cette religion a hérité, pour une part plus ou moins grande, de ce qui avait été fait auparavant dans les religions primitives, dans le judaïsme, dans les mystères du monde gréco-romain. Bien entendu, nous ne pourrons que tenter une rapide esquisse, notant simplement sous quel aspect se présente à nous le fait historique. Nous y trouverons un cadre général, dans lequel nous pourrons plus tard replacer chacun des faits particuliers que nous aurons à étudier.

1. On a longtemps étudié les religions primitives en ne considérant que les croyances sur lesquelles on les supposait établies, comme si c'en était l'élément essentiel. Mais il s’en faut que la curiosité ou le désir de savoir ait été le premier sen-

timent de l’homme, bien plus occupé à entretenir sa vie ou à la défendre qu’à observer ce qui l’entourait. L'idée elle-même de dieu ou des dieux n’est apparue qu’à une époque assez avancée de la civilisation !). Quant aux notions de « sacré », de « tabou » ou de « mana », elles ont eu sans doute un rôle de premier plan, mais il semble que ce soit surtout par leur caractère affectif qu'il faille les définir. Elles se sont rapportées aux impressions de force éprouvées avec plus ou moins d'émotion à propos des faits les plus importants de la vie. Pour la chasse ou la pêche, pour les récoltes ou les variations de la température, le primitif se sentait dominé et il exprimait son impression?) en donnant aux êtres et aux choses l’un de ces titres, sans trop savoir si

1) Il ne semble pas non plus que ce soit par leur caractère moral, mème en le ramenant au fait social, que l’on puisse comprendre les religions anciennes. On a remarqué du reste qu’il était très rare de rencontrer chez les peuples primitifs des prières ayant. un objet proprement moral. Cf. HEILER, p. 67-69.

2) On a fait remarquer que l « expression », c’est-à-dire ce qui dans une physionomie ou dans une chose donne l'impression d’une âme, d’un sentiment ou d’une vie, « est la première chose que l’homme perçoive dans ce qui existe en dehors de lui » et qu’il n’y a pas « adjonction subséquente d’éléments psychiques à un monde physique prédonné », mais « déception continue causée par le fait que, parmi les phénomènes sensibles qui s’offrent à nous, quelques-uns seulement se révèlent comme source d’expressions.. Apprendre équivaut, non à l’animation, mais à la désanimation progressive des phénomènes ». SCHELER, Sympathie, p. 348-349,

c'était une réalité ou un attribut, un « sujet unique et universel, sorte d'âme du monde » ou une « multiplicité », une « divinité suprême ou une infinité de puissances subordonnées » #).

De plus, ces émotions furent d’abord collectives 4). Mais une distinction a sans doute fini par s'établir entre ce qui était le fait de tous et ce que chacun éprouvait pour son propre compte. L’'individu a pris alors conscience de son individualité en se séparant de la collectivité, au lieu que la collectivité ait pesé sur l'individu pour ajouter à ses sentiments 5) un sentiment social®). Seulement cette distinction n’a pu se faire sans que la collectivité apparût aux yeux de chacun comme supérieure : la conscience morale fut probablement le résultat de la conscience psychologique, en ce sens que le sentiment de soi et celui d’avoir à se soumettre sont nés ensemble et se sont développés en s’opposant l’un à l’autre.

Il est donc à supposer que le sentiment religieux a été dans son ensemble la transformation d'émotions rudimentaires en émotions morales: la crainte, l’effroi, le désir, etc., éprouvés au

3) Lévy-BRuHL, Fonctions, p. 148; DELACRoIx, Langage, p. 69.

4) Il est bien certain en effet que, pendant longtemps, la personnalité de l'individu -dut être entièrement absorbée par la collectivité. Cf. LÉVY-BRUHL, Ame pr., p. 59 sqq.

5) Les travaux de DurKHEIM et de LÉvy-BRUHL, semblent. bien avoir établi que l'influence de la société précède l'initiative de l’individu lorsqu'il s’agit des idées ou représentations. Il en est sans doute de même lorsqu'il s’agit de la définition que les hommes se donnent de leurs émotions. Mais s’il s’agit des émotions elles-mêmes, on peut dire qu’elles n’existent que dans l’individu, étant dues à la nature humaine de chacun, non à la nature sociale de tous. C’est par là que l’individu, d’abord associé à son milieu, s’en est ensuite distingué. Mais sur cette affectivité, toute personnelle, la société a greffé, si l’on peut dire, des représentations, qui l’ont aidée à prendre conscience d’elle-même. À

6) Autrement il faudrait supposer que l’individu a pu se former intellectuellement en dehors de la société et que celle-ci a ensuite modifié cette première formation, ce qui rendrait le développement humain incompréhensible: comment l’homme aurait-il pu avoir, sans la société, et une pensée et une conscience morale? Mais d’autre part, si c’est au sein de la société que sont nées et cette pensée et cette conscience, rest aussi en opposition avec elle: l’homme a d’abord été un automate aux mains de son milieu, alors qu’il était encore flottant eutte l’animalité et l’humanité, et c’est en se distinguant qu’il a pris rnuscience de lui et que ses réactions physiologiques sont deve- Us SO Cf. Dumas, II, 796; ScHELER, Sympathie, p. 360-

sujet des choses, ont été d’abord des sentiments physiques et collectifs et sont devenus moraux à mesure que la collectivité qui en était le sujet en est devenu l’objet et à mesure que chacun a mis dans ses émotions une tonalité affective particulière inspirée par son rapport avec cette collectivité7). On en est arrivé ainsi à ce qu'Otto a si justement appelé le sentiment du numinosum, sentiment d’une force morale après celui d’une force physique, parce que la société a fini par apparaître moins comme une réalité physique que comme une autorité morale8), qu'elle se soit incarnée dans la personnalité d’un roi, dans celles des dieux ou de toute autre manière.

En même temps se sont distinguées, séparées et probablement combattues la magie et la religion. Il est en effet à présumer qu’à l’origine, elles n’existaient pas indépendamment l’une de l’autre. Tout était tout. Puis à mesure que la religion s’est formée par la soumission de l'individu à la société, à côté d’elle et contre elle, s’est établie une autre manière d’agir, utilisant les forces alors connues en se les appropriant et en se les soumettant ®). Ainsi, par dessous des pratiques ou des gestes très analogues, se sont développés deux sentiments fort contraires: la soumission de soi à des valeurs admises comme supérieures 10) et la soumission de ces valeurs à soi-même, qui devient ainsi la valeur suprême.

7) Ainsi pour le « sacré ». En tant que sentiment religieux, il se rapporte évidemment à la religion (HUBERT, et MaAUSS, p. xvi), mais avant d’être un sentiment religieux, il a dû être en quelque sorte un sentiment physique. La société lui a donné un autre ton affectif: elle ne l’a pas créé. Ou, si l’on préfère, elle s’est appliquée à elle-même, en la transformant, une émotion déjà existante,

8) L’erreur de DURKHEIM, à notre avis, fut précisément de mettre sur le même plan l'impression de force éprouvée devant une réalité physique et le sentiment de valeur ressenti devant une autorité et de ne pas voir que si la première vient entièrement du dehors, le second au contraire n’existe que là où il y a soumission de la conscience. Par suite la société n’agit pas sur la conscience à la façon dune puissance matérielle, et elle ne possède vraiment une valeur que quand l'individu la lui a reconnue.

9) « La magie devient superstition dès que la religion est née, comme une forme inférieure de religion devient superstition à l’égard d'une forme supérieure » Lois, Religion d’Israel, p. 64.

10) Jl faut noter encore que l’idée de Dieu (Cf. DELACRoIXx, Religion, p. 45) a pu être suscitée par « l’affaiblissement du rite et de son effet ». On a subordonné alors lefficacité du rite à une volonté libre et aux sentiments avec lesquels on l’abordait.

2. Cette impression se fortifie si l’on examine quelques détails de la vie religieuse primitive.

1) 11 semble que le premier sentiment 11) à l’égard des morts ait été un sentiment de crainte: on a vu en eux des êtres dangereux, contre lesquels il fallait prendre des précautions. Plus tard, surtout à propos des personnages importants, on s’est mis à rechercher leur bienveillance et leur protection. Et de même que la crainte primitive a donné naissance à l’idée d’impureté attachée à la mort, de même le soin qu’on a pris d’eux a produit un sentiment de respect qui, petit à petit, a transformé les morts en êtres supérieurs et en quelque sorte divins.

2) Les rites de conjuration ont été à l’origine des gestes plus ou moins instinctifs, dont l'effet était compris par l’état affectif qui en résultait 12); et les habitudes ainsi contractées ont été ensuite expliquées par le moyen de notions abstraites, comme celle du péché, effet plutôt que cause des divers «tabous». Ces notions du reste ont été consacrées par l'autorité du groupe 1), même avant que l’on ait eu clairement conscience de ce qu'elles désignaient.

11) Il est possible du reste qu'avant tout autre sentiment, il y ait eu une période plus ou moins longue d’indifférence à l'égard des morts. Cf. MorTiLLer, Culte des morts, p. 4-5.

12) On a porté des fétiches parce qu'on trouvait à les porter plus d’assurance contre le danger. De même en frappant l’image d’un homme, comme on éprouvait la même émotion qu’à le frapper lui-même, on a cru le faire effectivement et il en est sorti les pratiques d’envoûtement.

15) Par là une distinction se fera entre le mal physique et le mal moral, ce dernier étant ce que la société, puis la conscience morale ont l’habitude de condamner. Les « tabous » seront donc de moins en moins rituels, de plus en plus moraux, à mesure que l’ensemble des hommes s’attachera de moins en moins aux choses, de plus en plus aux idées.

Du reste, même lorsque le péché aura perdu son caractère rituel, il gardera des traces de son origine: il a été d’abord une perte de forces ou une sorte d’empoisonnement plus physique que moral; il restera dans la théologie chrétienne une souillure et une perte de vie surnaturelle. Pour le réparer on exigeait des purifications qui rétablissent l’ancien état: l’'absolution sera une restitution de cette vie et une réconciliation avec Dieu. Enfin le sentiment de contrition pour être parfait devra être le regret d’avoir offensé Dieu plus que celui d’avoir mal agi, de la même façon que le regret du péché à été celui d’avoir offensé les puissances surhumaines avant d’être celui d’une mauvaise action.

3) Des précautions analogues étaient prises à chaque fois qu'un événement quelconque intervenait dans la vie: naissance, mariage. mort, voyage, etc., précautions qui sont devenues les « rites de passage ». Par suite, certaines habitudes ont pris un caractère « sacré », ainsi du reste que ceux qui accomplissaient ces rites. De là les initiations, qui n’ont pas peu contribué à la formation de sociétés religieuses distinctes de la société générale et jouissant d’une considération particulière.

4) La divination procède sans doute de l'interprétation donnée à tels ou tels faits, rêves 1{), événements fortuits, etc. qui étaient pour tous et pour chacun causes d’impressions tristes

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au joyeuses 1). Ajoutons à cela les faits d’exaltation mentale, qui ne pouvaient pas ne pas être considérés comme des « révélations » 16). Là encore il semble que la piété s’est formée par la conscience que l’on a prise des sentiments, à mesure que ceux-ci ont acquis une forme de plus en plus déterminée.

5) Le rite religieux par excellence, le sacrifice, est vraisemblablement sorti des précautions que l’on avait besoin de prendre avant de se servir des produits naturels, fruits ou animaux 1’). Par suite les « prémices » ainsi mises de côté eurent, elles aussi, un caractère sacré. D’autres pratiques étaient accomplies en commun en vue de subvenir aux besoins de tous, par exemple les rites de pluie. De là les fêtes religieuses, qui ont été le principe d’un sentiment spécial 15), celui de la communauté, de

14) Ainsi les rêves ont eu valeur de prévision par l’état affectif qu'ils produisaient; et comme cet état affectif se tournait en tendance, on l’interprétait comme un ordre reçu d’en- haut.

15) Impressions d’autant plus fortes que le sujet était aussi incapable de les provoquer que d’y résister.

16) Par exemple les diseurs d’oracles, prophètes, etc., ont acquis leur autorité par suite de la confiance plus affective que raisonnée qu’on mit en eux, confiance qui résultait elle-même de l'impression heureuse qu’ils produisaient. Cette autorité s’est ensuite socialisée et est devenue un principe d’organisation de sectes ou églises.

17) On trouve en effet à peu près partout l’habitude de ne pas se servir ni des animaux que l’on tuait, ni des fruits que l’on récoltait, sans offrir une partie de ce que l’on utilisait, très probablement à titre de précaution, pour obéir à un sentiment analogue à celui que nous avons trouvé dans les rites de conjuration.

18) Ce sentiment s’exprima en particulier dans des mythes étiologiques (Cf. DurKkHEIM, Formes, p. 531-534) de plus en plus précis,

la'tribu 1°), de la nation, sentiment qui a été à proprement parler la première forme du sentiment religieux, puisque c’est à l’égard de telles réalités que se sont développés le respect, la soumission, la confiance, etc., qui constituent la religion et la piété.

Ainsi, après que le sacrifice a été, suivant la définition de M. Loisy, une « action efficace », il est devenu un principe de sacralisation 2) de certains objets, dans lesquels les divers sentiments religieux se sont incarnés à mesure qu’ils se sont développés 21). Il en est sorti une autre forme du sacré, non plus le sacré « tabou », auquel il ne fallait pas toucher, mais le sacré béni, source de forces, de grâces et de bienfaits.

6) Pour en arriver à la prière, il semble probable qu’elle dérive de gestes instinctifs ou naturels, cris, exclamations, paroles, chants, etc. 22), procédant d’une volonté de surmonter

lesquels constituèrent la personnalité des dieux. Ceux-ci furent sans doute d’abord très différents suivant les pays; mais un syncrétisme s'établit à mesure que les peuples se compénétrèrent et aboutit à des dieux de plus en plus importants et même à la notion d’un seul Dieu. Par exemple Zeus en Grèce prit toutes sortes de noms lui venant des dieux qu'il avait détrônés : Mardouk à Babylone est à lui seul tous les autres dieux; Osiris en Egypte est à la fois dieu agraire, dieu des morts et personnification du Nil.

19) Il est assez facile de retrouver dans les fêtes des religions nationales des traces de leur rapport avec la vie agricole. Ainsi en Grèce les Thesmophoria sont des rites de semailles, les Anthesteria des fêtes du renouveau, les Dipolia des fêtes de la moisson. De même à Rome les Fordicidia sont célébrées pour la fécondité des terres, les Ambarvalia pour protéger les récoltes, les Vinalia pour les vendanges, etc. Cf. Lorsy, Sacrifice, p. 249-253.

20) Le sacré s’est constitué Par opposition au profane en même temps et dans la même mesure que l’individuel par opposition au social. Cette opposition se retrouve du reste dans toute la vie religieuse: les lieux et les objets de culte ne doivent srvir à rien autre chose: les jours consacrés ne doivent pas être profanés par des oeuvres serviles, etc. Cf. DURKHEIM, Formes, p. 440. De même dans lascétisme: il faut mourir à la-vie ordinaire pour renaître à la vraie vie spirituelle, L’idée se retrouve dans le dédain du clerc pour le laïque, dans la méfiance du croyant à l'égard de l’incrédule, dans laversion du pieux pour le savant, etc.

21) À mesure que le Sacrifice s’est socialisé, cette Sacralisation a pris un autre caractère, l’objet sacrifié devenant objet de respect plutôt que sujet de force: d’action physiquement efficace, il est devenu action moralement efficace.

22) La preuve en est que toutes les façons de prier que nous trouvons chez les primitifs, sont copiées sur des attitudes de la vie ordinaire: tenue, gestes, paroles, etc., et en particulier sur celles que

les obstacles 224) ; et ces gestes ont pris petit à petit une valeur spéciale à partir du moment où le dualisme de la vie individuelle et de la vie sociale a donné aux hommes la notion de réalités supérieures #) qu’il fallait, non pas violenter, mais se concilier. Ainsi la prière s’est distinguée de l’incantation de la même façon et à mesure que la religion s’est distinguée de la magie 2).

l'on observe à l’égard des puissances sociales (Cf. HEILER, p. 100-104). La prière ne se reconnaît pas à.ce qu’on demande: il est extrêmement rare, surtout chez les peuples primitifs, qu’elle ait pour obiet autre chose que des biens matériels, et même lorsqu'on demande des biens spirituels, c’est encore dans un sens eudémoniste (Cf. HEILER, bp. 61). Elle ne se reconnaît pas non plus à la façon de demander, mais uniquement au fait que l’on s’adresse à un dieu ou à un être supérieur quelconque: elle contient des marques de respect, des promesses, des excuses, des flatteries, au besoin des menaces, voire même des injures (Cf. HEILER, p. 53, 78-95), en un mot tout ce qu’on a l’habitude d’employer pour demander quelque chose à quelqu'un. Il arrive même que l’on considère comme prières de simples gestes ou de simples cris, auxquels l’idée d’un dieu s’est associée. Cf. l’êiokvyñ dont on parle dans l’Jliade (VI, 301) et l'Odyssée (III, 450). le romnuoudc et le ouptoués de la liturgie de Mithra (HEILER, p. 48), les claquements de langue dont se moque Aristophane (Guépes, 606) et que cite Pline VPAncien (Hist. nat. 28, 25). — Notons enfin que ce sont les besoins collectifs qui ont provoqué la prière et non les besoins personnels. (HEILER, p. 69-70). La prière fut donc bien sociale avant d’avoir été individuelle.

22a) Cf. BrRGsoN, Deux Sources, p. 147 sqq.

23) C’est encore par un sentiment d’origine sociale que s’explique le fait très fréquent que les prières sont récitées par le chef de la communauté. (Cf. FUSTEL DE COULANGES, Cilé antique, p. 205; CHAN- TEPIE, PP. 118, 150, 546; HEILER, p. 54), sans qu’il soit besoin que l'assistance comprenne: pour s’adresser aux puissances supérieures et avoir chances d’être écouté, il faut déjà être une puissance. Seulement, alors que dans des rites magiques, l’assistance peut s’occuper d’autre chose, causer, rire, etc., pour la prière, elle doit écouter, se taire et ratifier les paroles du prêtre, comme on le fait encore aux litanies ou par le chant de l’Amen.

24) Il est vrai que les deux sentiments sont parfois mêlés, par exemple, lorsqu'on injurie le dieu ou le saint qui n’exauce pas, de la même façon que l’on se met en colère contre un outil inutile ou impuissant. C’est encore parce que la prière dérive de la magie, aussi parce qu’elle a été comprise à la façon des relations entre hommes, qu’on lui attribua une efficacité directe ou qu'il s’y mêlera plus ou moins l’idée qu’elle donne un certain droit à l’exaucement, idée que lon retrouve même dans les religions supérieures. Il arrive du reste qu’elle reprenne ce caractère magique dès que l’on s’en sert dans un but utilitaire, plus encore dans un but mauvais. D’autre part il faut remarquer, en ce qui concerne les effets de la prière, que lon se souvient davantage de celles qui sont efficaces que de celles qui

C’est pourquoi du reste les mêmes formules furent souvent employées 25).

Ainsi la piété s’est développée à partir de gestes ou de pratiques très anciennes par l'introduction au sein de ces pratiques de sentiments de plus en plus moraux ?6).

Elle s’est exprimée d’abord en posant devant elle des dieux capables d’écouter ses prières; et il semble bien qu’au lieu de s’être formée suivant la qualité de ces dieux, c’est ellemême qui en se formant a précisé l’idée qu’elle s’en faisait ?7). Le principe fondamental en a été le dédoublement par lequel elle est apparue en chacun comme un sentiment envers un autre que lui: et comme la subordination du moi à ce non-moi, pour lequel elle exigeait le respect. C’est pourquoi elle a fortement

échouent et que l’échec produit l'impression qu’on a mal prié, non qu’on a tort de prier. C’est pourquoi il ne conduit pas du tout à abandon de la prière.

25) Et c’est en priant les dieux qu'on a fini par en acquérir une idée de plus en plus précise. On a parlé avant de penser parce que la parole était un moyen de prendre conscience de sa pensée: de même on a prié, peut-on dire, avant d’avoir une idée de ceux que l’on priait et c’est en priant qu’on a appris à les connaître. Mais à vrai dire, ce n’est qu'après les avoir connus que la prière a pris vraiment la forme d’une prière. parce que c’est alors qu’elle est devenue, non pas un acte instinctif, mais un acte de piété. En ce sens il est exact de dire (HEILER, p. 42) que l’idée de Dieu est antérieure à la prière prise formellement en tant que telle: mais l’acte matériel de demande est primitif par rapport à la demande à Dieu.

26) C'est du reste à ce qu’il y a eu de magique dans sa constitution que la prière doit la part considérable de formalisme que l’on trouve dans toutes les religions, même les religions supérieures: il faut dire très exactement telles paroles et les prononcer correctement, non pas parce que le dieu l’exige ainsi, mais parce que ces paroles sont consacrées par l’usage. Ce formalisme n’est pas une corruption de la prière, mais une survivance de ses origines.

27) Un fait prouve bien que l’idée de Dieu est plutôt postérieure qu'antérieure à la prière, fait reconnu par tous les historiens des religions (même LE Roy, Religion des primitifs, p. 294), c’est que là où Pon rencontre l’idée d’un grand Dieu. être souverain et auteur du monde, on le prie très peu ou pas du tout. Pourtant c’est celui que logiquement on aurait dû prier davantage. Mais on est arrivé à cette iäée par d’autres movens que la prière: on ne pensait donc pas à le prier. Du reste plus un dieu est obiet de prière et plus il est compris Comme personnel, même dans la religion chrétienne, Ce n’est donc pas en comprenant Dieu comme plus proche de l’homme qu’on l’a aimé davantage. c’est en l’aimant davantage qu’on l’a vu comme plus proche de nous.

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