‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 50 sur 165 · L'ORIENTATION LITURGIQUE · texte numérisé non relu

L'ORIENTATION LITURGIQUE

moins l'intelligence qu’il en a ne va guère au-delà d’une vague impression générale sans influence profonde sur sa vie. Il en est de même à plus forte raison pour le non-chrétien qui voudrait étudier cette liturgie en dehors de tout sentiment religieux, comme on fait de l’archéologie. C’est donc bien, nous le voyons de plus en plus, que la piété ne peut se constituer sans l’activité intérieure du sujet, et celle-ci dépend étroitement des thèmes de piété qui lui sont présentés. Il faut qu’elle cesse d’être le placage cultuel, moral et intellectuel que les pratiques obligatoires et courantes peuvent mettre sur une âme médiocrement religieuse, pour devenir une véritable activité personnelle: il est remarquable que cela se fait à mesure que se présentent plus abondamment et plus fortement des objets pour la piété. Car la liturgie ajoute à la Messe ceci qu’elle fait vivre lobjet-valeur ‘ devant la conscience et qu’ainsi elle rend la relation entre l’un et l’autre plus permanente. Une simple doctrine fixée une fois pour toutes pourrait ne rester qu’un objet de connaissance théorique : une réalité vivante, comme ce que représente le cycle des fêtes chrétiennes, est d’autant plus objet de conscience et valeur désirée que cela correspond davantage à la vie elle-même de cette conscience.

Donc une fois installée dans ce cadre, la piété y trouve un point de direction pour sa formation. C’est elle ensuite qui donne à chaque détail une signification, qui choisit tels ou tels de ces détails, pour organiser une vue d’ensemble du tout. Mais ce qu’elle choisit ainsi, ce par quoi son activité se trouve alors en quelque sorte cristallisée, elle ne le crée pas, elle le reçoit. La finalité de son action se trouve plus nettement encore placée en dehors d’elle: grâce à la liturgie, elle se tourne vers des objets davantage objets, vers des valeurs davantage valorisées. De ce point de vue, c’est la permanence du fait de la Rédemption au sein de l'écoulement de la destinée qui donne à sa représentation liturgique son caractère de solidité, de durée et donc d’objectivité. Ainsi cet objet devient une garantie offerte à la conscience contre les illusions fréquentes de la vie morale. On a dit de la vertu qu’elle « se perdait dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer », parce qu’en effet, à force d’avoir du plaisir à faire le bien, on finit par faire ce bien pour le plaisir

qu’on y trouve, de telle sorte que l’activité se désoriente de son objet pour se replier sur elle-même. Au contraire la piété, une fois placée dans le cadre liturgique, lequel est source d’émotions esthétiques ou religieuses et donc de vie spirituelle, se trouve attirée vers des objets qui en fixent la direction centrifuge, si l’on peut dire. Plus elle aura conscience d’elle-même, plus ces objets l’attireront. Ainsi l’objectivité et la subjectivité ne font que croître l’une et l’autre et l’une par l’autre.

L'influence de la liturgie consiste donc à fournir ce que nous pourrions appeler des centres de gravitation, autour desquels la vie de piété s'organise avec plus d’unité; et ces centres, toujours placés en dehors du sujet, attirent et fixent hors de lui son activité pieuse. Le résultat peut manquer de précision dans la représentation que l’on en a Mais s’il n’y a pas unité conceptuelle ou même unité de forme très accentuée, il y a unité de direction, et c’est l'essentiel Notons du reste que ce fut pendant longtemps, tant que la vie de piété n’est pas sortie des monastères, la seule forme qu’elle ait revêtue, là où justement l'essentiel de la piété était le détournement de soi ou le renoncement total à soi-même.

On peut en dire autant du Bréviaire. Là encore, comme pour la piété des fêtes, le centre de cristallisation est placé en dehors de la vie personnelle du fidèle. Il y a toutefois ceci de particulier que cette forme de prière étant pour ceux qui la pratiquent, rigoureusement obligatoire, c’est avec beaucoup plus de force qu’elle les désoriente d'eux-mêmes. Comme on l’accomplit quotidiennement et plusieurs fois par jour, cette désorientation devient l'essence même de la piété, là précisément où elle est le plus spécifiquement catholique, dans la piété sacerdotale. Sans doute cela ne se produit que dans la mesure de la ferveur au prêtre. Ou bien en effet, il se contente de satisfaire au précepte, en ne donnant à sa récitation que ce qui est requis pour qu'elle soit valide, et alors il n’y a pas piété vraiment sacerdotale, il n’y a que fonction ecclésiastique. Mais si au contraire il le fait avec attention, cette fonction se tourne en piété, si bien qu’elle trouve sa force moins en\la vie personnelle du prêtre qu'en sa vie ecclésiastique. Et les formules du bréviaire lui serviront de thèmes pour fixer cette orientation.

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Nous avons donc maintenant un milieu conceptuel ou idéel, qui n’est pas seulement un cadre, mais un centre d'activité: il attire cette activité plus qu’il ne la produit, de façon à « désinformer » si l’on peut dire, l'individu de lui-même et à l’informer en un autre que lui. Il y a soumission, mais cette soumission ne consiste pas seulement à se conformer à des règles, elle consiste principalement à se former en conséquence de ce que l’on voit comme une réalité placée devant soi et qui s'impose à soi.

L'on aperçoit ici un fait capital: le centre de la vie psychologique se déplace et crée une véritable dépersonnalisation. Plus exactement, ce n’est pas tant une nouvelle vie qui se forme dans l'individu, c’est un nouveau monde dans lequel il entre; et il y trouve cette nouvelle vie ou ce qu’il y a de nouveau dans sa vie. En même temps il devient autre, parce qu’il y a autre chose qui est placé devant lui; et cet autre chose n’est pas seulement surajouté à ce qui existait déjà, c’en est une véritable transformation: ce déplacement du centre psychologique s’accompagne, peut-on dire, aux yeux du fidèle, d’un véritable déplacement d'ordre cosmique. Il faut insister sur ce point.

Les idées de piété en effet, grâce au cycle liturgique, se trouvent placées dans le temps de même qu’elles l'avaient été dans l’espace par la fréquentation des églises. Mais alors que de toutes façons elles ne peuvent occuper ici qu'une place déterminée et limitée, le temps tout entier se trouve rempli et par les fêtes et par le Bréviaire. Chaque époque de l’année, chaque jour de la semaine, chaque heure de la journée prennent une signification relative à la piété. Et surtout, alors que la spatialisation des choses de piété est une localisation, C’est-àdire une détermination, leur succession dans le temps, suivant le principe de la durée bergsonnienne, fait qu’elles deviennent toute la vie en se fondant en elle, et qu’elles lui donnent une nouvelle essence qui, bien loin de se juxtaposer à l’ancienne, se transforme en elle qualitativement.

Autre point. Ce cycle se renouvelle annuellement, ce qui lui confère une sorte d’éternité 131): cela peut toujours recommen-

131) « L'Eglise catholique a le sentiment très accusé de la néces-

cer, et cela recommence toujours. Il n’y a pas à proprement parler de passé; il n’y a pas non plus d’avenir: il n’y a qu’un présent. Les souvenirs se rapportent à ce qui arrivera et au lieu de fixer le passé, en préparent le rajeunissement; et les espoirs, formés d’après l’expérience antérieure, comportent en eux-mêmes une certitude de l'avenir aussi forte que celle de la mémoire.

Ainsi le fidèle se trouve arraché à la vie psychologique toujours irréversible, pour être transplanté dans une autre vie toujours nouvelle en même temps que toujours ancienne. Mais cette vie est objet de la piété plutôt que la piété elle-même, ce vers quoi elle tend, ce qui la guide, non un simple développement psychique, de telle sorte que la distinction entre l’objet et le sujet se trouve maintenue et même accentuée: le fidèle voit devant lui autre chose que lui, quelque chose tellement différent de lui qu’il s’y trouve lui-même tout autre. e C’est qu’en effet la conscience, une fois ouverte par l’animation que lui a donnée l'éducation pieuse, se trouve incapable de se satisfaire dans le cercle fermé où l'aurait maintenue la simple connaissance sensible ou intellectuelle d’un objet. Elle ne serait alors qu’un écho, ou, si l’on préfère, une résonance, quelque chose comme la note de musique que rend une corde sous les doigts qui la touchent; mais cette résonance ne peut donner rien de plus que ce que permettent sa capacité sonore et la force de l'excitation. C’est un effet, qui est déterminé par l’action de la cause. Là au contraire la conscience est activité immanente, comme celle de l'être vivant dont les fonctions créent les organes. Plus exactement, nous commençons à le pressentir, elle est un amour, qui cherche son objet, qui se précise comme amour. lorsqu'il croit l'avoir trouvé, mais qui veut davantage à mesure qu’il trouve mieux. La conscience nous

sité qu’il y a d'appuyer l'autorité des valeurs objectives du divin en les stabilisant dans une phénoménalité d'objets et de rites qui, par Jeur constitution interne, par leur beauté, leur antiquité et par leur prétention d’être instituée par Dieu lui-même ou par Jésus ou par les apôtres, donnent l'impression d’être soustraits au sort des choses éphémères » (Wizz, Culte, II, p. 163). Cette remarque très juste vaut du reste pour toute la liturgie, y compris celle des sacrements et de a Messe.

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présenté, mais à l’occasion de cette présentation, parce qu'elle est apparue mise en mouvement, non par l’objet qui lui a été est elle-même principe de son mouvement; et elle devient incapable de s’arrêter sur un objet qui, en tant que tel, la dêterminerait plus qu’il ne l’animerait. Il faut qu’elle sorte du monde des objets purs pour qu’elle puisse ne pas se borner à être un sujet pur. En d’autres termes, il faut que l’intentionalité, qui est l'essence de son activité, reste une intentionalité infinie, dans laquelle l’objectivité et la subjectivité comme telles soient le résultat et non le principe, l’une et l’autre se conditionnant l’une par l’autre, au lieu d’être une cause se terminant à son effet.

C’est précisément ce qui se produit au sein du développement que nous étudions: de même qu'à la Messe l’activité pieuse a posé un objet de piété d'autant plus objet qu’elle était davantage sujet, de même par la liturgie cet objet se trouve mis en dehors et au-dessus du temps et de toutes sortes de contingences, à mesure que la conscience est en dehors et audessus d’elle-même: en vivant, cette conscience s’est ouverte; en s’ouvrant, elle se trouve dans la nécessité de ne plus s’arrêter à quelque chose qui la fermerait: elle veut donc aller plus loin que tout objet qui ne serait qu ’objet, pour qu’elle reste plus qu’un sujet d'activité, mais cette activité elle - même. Elle devient de plus en plus vivante et sa vie est de plus en plus illimitée. En termes plus clairs, à mesure qu’elle se développe, l’objet est moins pour elle une représentation qu’une direction ou plutôt elle n’est représentation que pour être direction et sa subjectivité est l'intention vers cette

direction.

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