L'OBJET ET LE SUJET DANS LEURS RELATIONS RÉCIPROQUES
Au point où nous en sommes, les idées de piété, tout en donnant aux sentiments leur expression, apparaissent, non pas comme une détermination de ces sentiments, mais plutôt comme un principe de leur développement.
Alors une question se pose nécessairement: Quel va être dans ce développement le rapport exact entre les idées et les sentiments, entre les représentations et l’activité. Puisque les premières se présentent comme des réalités ou comme des valeurs, puisque d’autre part on les connaît et on les apprécie comme telles, que va-t-on en faire? Ce réalisme est-il une pure illusion, de telle sorte qu’il n’y aurait dans ces conceptions qu’un simple langage, jouant dans la piété, mutatis mutandis, un rôle analogue à celui d’une page de musique dans l'exécution d’un morceau? Ou bien y a-t-il davantage? |
Rappelons d’abord que le fidèle ne pourrait pas se contenter d’une simple vision de ces idées, à la façon de l’artiste qui se contente de regarder son oeuvre. Elles lui sont présentées, non pour qu’il les regarde, mais pour qu’elles suscitent en lui une réponse. S’enfermer dans une attitude de contemplation théorique analogue à celle du savant devant un fait qu’il rencontre, lui est impossible.
Cependant il ne peut pas non plus n’y voir que des moyens de développement: elles sont au contraire le but: il faut qu’il aille vers elles. Car c’est tout un monde nouveau qu’elles font
LA RELATION OBJET-SUJET 157 apparaître à ses yeux, monde dont on ne voit rien, dont on ne connaît rien, si l’on n’y entre résolument. Et comme ce nouveau monde est totalement différent du premier, quelle attitude prendra-t-on à l’égard de l’ancien. Y aura-t-il juxtaposition de deux vies? prolongation de l’une dans l’autre? Devra-t-on se comporter devant ces idées comme devant les choses matérielles? ou bien ne faudra-t-il pas pour entrer ici, se sauver de là?
Pour nous en rendre compte, examinons d’abord en quoi consiste une forme de piété qui précisément donne à tel ou tel de ces objets son maximum de réalisme, les dévotions.
Ï L'ASPIRATION vers l’objet dans les DÉVOTIONS.
Nous avons vu jusqu'ici tout un ensemble de pratiques conditionnant de diverses manières les sentiments intérieurs, avec ceci de commun qu’elles sont des moyens dont se sert l'Eglise pour faire l'éducation pieuse de ses membres. Il s’y ajoute assez souvent, sinon toujours, certaines formes de piété, qui ne sont pas encore proprement intérieures, puisqu'elles viennent d’usages couramment reçus dans l'Eglise, et qui cependant se rapportent davantage aux sentiments qu’à des rites ou à des gestes extérieurs. Elles sont relativement peu personnelles : : sans doute le fidèle qui s’y adonne choisit, parmi toutes ces dévotions, celle qui lui agrée le mieux: maïs il la prend ensuite telle qu’on la lui présente, s'efforçant en général de la pratiquer comme on lui dit qu’il faut la pratiquer. Ce sont des moyens tout préparés pour se former une piété qui, en apparence au moins, est supérieure à ce que nous avons déjà étudié. Mais c’est surtout un moyen pour ajouter à sa piété une certaine sentimentalité qui lui donne, sinon plus de consistance, du moins une forme plus vivante et plus agissante, quoique assez souvent il y ait plus d’agitation que d’action à proprement
parler.
Une première remarque s'impose: il y a dans ces dévotions une sorte de régression religieuse : elles s’accompagnent en effet très fréquemment de conceptions et de pratiques superstitieuses 1) et par là elles rappellent les cultes de tels ou tels
1) On peut donner comme exemple la dévotion envers les objets bénis, chapelets, médailles, scapulaires, etc. Sans doute tout cela peut être interprété d’une façon assez spiritualiste: la bénédiction attache à ces objets, non pas une puissance physique, mais une idée et en fait des valeurs morales. Encore cette interprétation est-elle, comme il arrive souvent, une explication théorique de pratiques antérieures et non l’idée qui leur a donné naissance. Or, il n’est pas douteux qu’à l’origine ces pratiques eurent un caractère magique. (Cf. HEILER, Kath. p. 169 sqq.) et qu’à leur occasion, plus encore peut-être pour des esprits cultivés que pour la mentalité primitive, « l’âme se bute au barrage de matérialité », parce qu’elles manquent de ce que M. Will appelle la « perméabilité » aux aspirations spirituelles. Et si les missionnaires # en enlevant aux sauvages « leurs amulettes » pour leur donner des