‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 52 sur 165 · LES DÉVOTIONS · texte numérisé non relu

LES DÉVOTIONS

dieux ou héros, spécialisés dans l'octroi de tels ou tels avantages. Qu'il suffise de mentionner à ce point de vue la dévotion, si à la mode il y a quelques années, à Saint Antoine de Padoue: nulle autre peut-être ne montre mieux comment peuvent se faire jour des survivances qui n’ont absolument rien de chrétien. On peut en dire autant de la dévotion plus moderne encore à Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus, des nombreux ex-votos à la Vierge de Lourdes ou à tels ou tels saints, qui ornent, ou déparent, les édifices religieux. En tout cela il est bien moins question de suivre un idéal que d’obtenir des faveurs. On met à profit le pouvoir attribué à ces personnages pour la satisfaction de désirs plus intéressés que vraiment pieux.

Or d’où vient cette régression?

D'abord sans doute de ce que ces dévotions, d’origine sociale plus que d'inspiration individuelle, se présentent comme toutes faites, non comme des sentiments à développer en soi, ainsi qu’il en sera pour la piété proprement dite: pour les pratiquer il suffit d'accomplir certains gestes, de réciter certaines formules ?). Intérieurement elles ne sont qu’un sentiment de préférence ou d'estime générale envers l’objet de cette dévotion, plus exactement envers cette dévotion elle-même. On ne sait du reste de cet objet que ce que l’Église en dit et c’est à peine si l’on cherche à en savoir davantage. Il n’y a donc en elles rien de difficile. Par contre on y voit de grands avantages: on se sent spécialement protégé; on se croit permis d’espérer des grâces toutes particulières, on est, s’il s’agit d’un saint, le

crucifix et des médailles « ne manquent pas de les prévenir que ces objets ne sont pas de nouveaux fétiches. mais que. ïls éveilleront dans l’âme la crainte du péché, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu, le besoin de la prière » (GUIBERT, Piété, p. 273), il y a toutes chances pour que cette différence reste totalement incomprise. « Dans la pratique, il est presque inévitable que le phénomène ne devienne ‘rigide et opaque, étant donné qu'aux yeux du primitif l’objet et l’image, l’image et la chose représentée ne sont qu’un. Alors le phénomène émousse et absorbe le sentiment religieux qui est à la base de ce culte rudimentaire » (WiLz, Culte, II, p. 50). Et ce n’est pas vrai seulement du primitif.

2) Le chapelet est la prière-type de ces dévotions, prière mécanique s’il en est, mais ce mécanisme est précisément un moyen d’accaparer, si l’on peut dire, la vie intérieure pour la diriger dans un sens religieux et catholique. Cf. plus loin.

« client », au sens romain du mot, de celui que l’on révère ?). Le résultat de tout cela est une piété utilitaire, par laquelle on pense acquérir à peu de frais tels ou tels privilèges plutôt qu’un perfectionnement moral.

D'autre part ce que l’on voit surtout dans le saint, objet d’une telle dévotion, plus exactement ce pour quoi la dévotion est attirée vers lui, c’est le prestige que lui assure sa canonisation. Il est un « héros » de l'Eglise): il jouit donc d’un crédit plus considérable. Il n’est pas rare en effet d’entendre parler dans les milieux catholiques de la « puissance » plus ou moins grande des saints auprès de Dieu‘), tout comme s'il s’agissait d’un personnage « bien en cour ». Témoin celle que l’on accorde à la Vierge et que l’on déclare infinie: Dieu, dit-on ne lui refuse rien6). Sans doute les hommes vraiment pieux protestent contre toute hiérarchisation parmi les saints 7), exception faite toutefois pour cette dernière. Mais leurs protestations n’ont qu’un assez faible écho dans la masse du public chrétien. Il est évident que de telles « puissances » ne sont en réalité que des idées d’origine sociale et se réduisent à la vogue dont jouit tel ou tel saint, vogue du reste fort variable.

Puisque l’on voit dans ces personnages leur puissance plutôt que leurs vertus, la première n'étant pas même toujours la conséquence de la seconde, il en résulte qu’on les honore surtout pour les services qu’ils peuvent rendre plus que pour les exemples qu’ils peuvent donner.

3) On peut rapporter à cela la dévotion envers le « saint patron », c’est-à-dire celui dont on porte le nom, dévotion qui dérive directement de l’idée païenne suivant laquelle on donnait à un enfant les qualités d’un « héros » en lui donnant son nom (Cf. DURKHEIM, Formes, p. 384). En interdisant de donner des noms autres que ceux des saints catholiques, l'Eglise n’a fait que suivre la coutume des clans primitifs qui voulaient protéger leurs enfants par leurs propres héros de préférence à tous autres.

4) 11 est à remarquer que ces dévotions vont rarement aux grands saints de l’Eglise: Paul, Jean, Augustin, Thomas d'Aquin, etc., mais à des saints totalement inconnus CHEILER, Kath., p. 187). On a pu écrire du reste un livre sur les saints « successeurs des dieux »: quoi qu’il en soit de tels ou tels rapprochements, il est à peu près certain que: le culte des saints remplace en effet en principe le culte des héros, surtout 1orsqu’il s’agit de cultes locaux.

5) Cf. TANQUEREY, p. 124.

6) 1bid., p., 114.

7) mit. III, 58, 2-8.

Page 1