‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 53 sur 165 · LA DÉVOTION AUX SAINTS · texte numérisé non relu

LA DÉVOTION AUX SAINTS

Mais par un autre point encore cette forme de piété doit retenir notre attention : le besoin d’un intermédiaire pour demander un bienfait à Dieu. « 11 vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints », soutient un proverbe populaire. La plupart du temps la piété ordinaire fait le contraire. Pourquoi?

Nous avons déjà remarqué un phénomène du même genre: plus l’idée de Dieu est philosophique, et moins ce Dieu est objet de prière ou de culte. De même on s'adresse aux saints. parce qu'ils ressemblent davantage aux hommes; on éprouve donc à leur égard des sentiments plus sentis, si l’on peut dire, et on a plus de facilité à les sentir. C’est même par eux que l’on a commencé lorsqu'on s’est mis à prier: ou plus exactement on les a priés avant d’avoir distingué les dieux, les héros, les ancêtres, etc., s'adressant pêle-mêle à tout ce qui était puissance. À mesure que l’on s’est fait une idée plus pure et plus abstraite de ces puissances, on a eu à leur égard des sentiments moins vifs: elles sont devenues des êtres de raison, non des êtres à couleur affective. (On y a vu des motifs de méditation, mais ce sont les héros et les saints qui sont restés objets de prière. Ils le sont restés surtout pour les prières intéressées et utilitaires, à mesure que Dieu est devenu d’autre part législateur de la vie morale et religieuse.

Le phénomène a du reste lé même caractère social que celui qui se passe à propos des rois. Plus ces derniers sont élevés au-dessus des hommes, plus il leur faut d’intermédiaires. De même les saints ont été des intermédiaires auprès de Dieu, parce qu’on redoutait moins leur sévérité et parce qu'on les supposait auprès de lui plus en crédit que l’on ne pouvait être soi-même. C’est donc auprès d'eux que s'est réfugiée la prière-demande, pendant que la prière de piété s’est dirigée vers un Dieu non seulement plus spirituel en nature, non seulement plus sévère en vie morale, mais aussi plus parfait comme idéai à réaliser.

En somme. si les saints ont été les « successeurs des dieux », la dévotion à leur égard — comme en général la prière d’intercession comprise d’un point de vue utilitaire — a été la prolongation de l’ancienne religion. C’est pour cela que ces dévotions apparaissent comme une régression de la vie religieuse et de ja

piété. Il serait peut-être plus exact de dire qu’elles sont un nonprogrès: pendant que d’autres formes se sont développées pour répondre à une autre piété, l’ancienne a subsisté tout en se servant de conceptions nouvelles.

La dévotion qui tient peut-être le plus de place dans la piété catholique, intermédiaire entre les dévotions superstitieuses dont nous venons de parler et la piété proprement dite, c’est la dévotion à la Vierge.

Elle ne remonte pas, il est vrai, jusqu'aux origines du christianisme, puisque les liturgies les plus anciennes n’en parlent pas) et puisqu'elle n’était pas même à l’abri de toute critique de la part des Pères, même les plus orthodoxes *). Par ailleurs, il semble fort probable que l’origine de ce culte ait été plus païenne que chrétienne). L'idée de la Mère de Dieu, comme du reste celle de la sainte Vierge, ne pouvait se développer qu’en terre hellénique. La femme n’a jamais été chez les Hébreux l’objet d'aucun culte; elle l’a été au contraire beaucoup et en Orient sous le nom d’Aphrodite, et en Egypte avec le culte d’Isis et enfin en Grèce avec les déesses Athéna, la vierge, Démèter, la mère (même la Mater dolorosa, puisque Démèter était, à cause de la perte de sa fille Perséphone, exactement ce qu'est chez les catholiques « Notre-Dame des Sept Douleurs »). Sans doute le rapprochement avec Aphrodite paraît plus discutable, tellement le culte de cette dernière est en contradiction avec les tendances ascétiques du

8) Elle n’est pas mentionnée dans le canon de la Messe. Pendant tes quatre premiers siècles aucune église ne lui fut dédiée. On a pu même faire remarquer (HERzoG, dans Rev. Hist. litt. rel., 1907, p. 522- 524) que, sauf à Ephèse, « le culte de Marie n’était qu’une pratique populaire suspecte aux docteurs et que c’est à propos de la controverse nestorienne que Pierre le Foulon, patriarche d’Antioche, fit nommer la Mère de Dieu dans les prières. » On ne fit de la théologie à propos d'elle que fort longtemps après. Cf. SAUDREAU, Piété, p. 52 et 88.

9) Cf. les textes rapportés par HERzoG dans Rev. Hist. litt. rel., 1907, p. 503; «et par NEWMAN, p. 200 sqq.

10) HeILEr (Kath., p. 186), rapproche, non sans raison, le culte de la Madone de celui de Yara aux Indes, de Wwan-vin en Chine, de Sheishu au Japon, etc. ?

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