LA DÉVOTION A LA VIERGE
christianisme primitif. Par contre dans Athéna et Isis, on peut reconnaître la personnification de la Sagesse, telle que les influences alexandrines l'avaient introduite, et les premiers textes liturgiques relatifs au culte de la Vierge font précisément des allusions très fréquentes à la Sagesse et à son rôle dans la création !!).
Ce qui surtout contribua à rehausser petit à petit le personnage de la Vierge, ce fut l’ascétisme. On en connaît l’origine : l'opposition entre ce qui est jouissance et ce qui est force, opposition sentie dans les religions primitives et devenant dans le christianisme, grâce à certains courants mystico-philosophiques, l'opposition entre ce qui est matière et ce qui est esprit. Favorisé par la prédication du prochain royaume, cet ascétisme s'est établi comme une forme plus parfaite de la foi ou un degré. plus avancé d'initiation. Le mythe de la conception virginale du Christ, tout naturellement, a fourni un appui doctrinal à cette tendance et le type de la Vierge s’en est trouvé ainsi comme le meilleur représentant. C’est pourquoi l’on a pu dire que ce n'est pas de sa virginité que procède sa dévotion, mais inversement.
De la même façon Marie est de ae la personnification de toute sainteté. On ajouta la pratique de toutes les vertus au peu que l’on savait et que l’on pouvait savoir de son histoire. Ce fut l'oeuvre d'hommes comme saint Ambroise et saint Augustin. Chose remarquable: cette sainteté ne lui fut pas acquise du premier coup. On la limita d’abord aux temps où elle fut mère du Sauveur, puis avec saint Bernard, on l’étendit à toute
11) On peut remarquer toutefois que, à Paphos, le culte de la Vierge s’est substitué à celui d’Aphrodite et se célèbre au même endroit. «Même l’antique déesse est encore désignée sous son vocable d'autrefois, car dans plus d’une chapelle de l’île, le paysan chypriote vient s’agenouiller devant la mère du-Christ et l’implore sous le nom de Panghia Aphroditissa » (FRAZER, Adonis, p. 25). Mais la ressemblance est beaucoup plus étroite avec Isis. Celle-ci en effet, aux derniers temps du paganisme, « se présentait. comme la véritable épouse, la tendre mère, la bienfaisante reine de la nature, entourée d’une auréole de pureté morale, de sainteté immémoriale et mystérieuse... Il est certain que dans l’art, la figure d’Isis allaitant le petit Horus ressemble tellement à da Madone et l'enfant, qu’elle a quelquefois reçu les adorations de chrétiens ignorants. Et c’est peut-être à Isis, dans sa fonction plus tardive de patrone des navigateurs, que la Vierge Marie doit sa charmante épithète de Stella Maris » (FRAZER, Alys, p. 134-135),
sa vie, exception faite pour le péché originel: celui-ci étant en effet une conséquence directe de la naissance, Marie, née dans des conditions ordinaires. ne pouvait en être exempte. Mais une nouvelle théorie comprit ce péché originel comme la privation de la justice primitive, et l'on put alors concevoir la naissance de la Vierge d’une autre façon, ce qui fit s'établir petit à petit le dogme de l’Immaculée-Conception, lequel finit par être défini comme « de fide ».
Tout ce mouvement a donc été la conséquence et la consécration du culte rendu à la Vierge 12). Il en sera de même pour le futur dogme que certains voudraient faire définir, celui de Marie Médiatrice de la Rédemption 1), lequel dérive directe-. ment de la prière d’intercession qui lui est adressée pour bénéficier de cette Rédemptionif). Ainsi ce n’est pas seulement l’histoire de la Vierge, c’est aussi sa théologie qui dépendent de sa dévotion 15}. Ce sont donc les éléments affectifs de celle-ci qu’il faut étudier.
Le premier de ces éléments est l'attribution à la Vierge d’un pouvoir d’intercession auprès de Dieu 16). C’est en elle surtout
12) Les théologiens distinguent soigneusement le culte adressé à la Vierge, qu’ils appellent d” « hyperdulie » de celui qui est réservé à Dieu et qui est de « latrie ». La distinction appartient à la théologie plus qu’à la dévotion. En fait, il y a dans Îles sentiments de piété bien peu de différence entre l’idée que l’on se fait de Marie et celle que l'on se faisait jadis des déesses. Mechtilde de Magdebourg lui donnait même, paraît-il, le titre de déesse (HEILER, Kath., p. 184-185). Il arrive donc à propos de cette dévotion ce que nous avons signalé à propos de la dévotion aux saints: Dieu continue à être mis bien au-dessus, mais tellement au-dessus que c’est à la Vierge que l’on s'adresse et elle que lon prie.
13) Cf. TANQUEREY, p. 111.
14) Il est intéressant de constater que dans l'Evangile (Le I, 28), Marie est dite xeyaptrwuévn, c’est-à-dire gratificuta, ayant reçu des grâces, et que la piété catholique a traduit le mot par « gratia plena », remplie et donc dispensatrice de grâces. Wii, Culte, II, p. 418.
15) Il faut remarquer en effet que le principal motif que l’on donne de la sainteté de Marie ou de son Immaculée-Conception, c’est qu’il convient que la Mère de Dieu soit exempte de toute tache. Il s’agit donc d’un raisonnement basé sur la ‘piété et non sur des faits. De même pour toutes les raisons que l'on donne afin d’expliquer sa puissance (Jésus ne peut rien refuser à sa Mère; elle a participé à la Rédemption par ses souffrances, etc.): elles sont basées sur l’idée que la piété se forme de la Vierge. -
16) Cf. TANQUEREY, p. 114.