LA DEÉVOTION A LA VIERGE
que le chrétien peut et doit avoir confiance pour l’exaucement de ses prières 17). De plus les grâces qu'elle peut obtenir sont beaucoup plus personnelles: c'est par elle que l’on reçoit le plus sûrement le pardon de ses péchés. Elle est en quelque sorte la personnification de la miséricorde, indépendante en elle, plus qu’en Dieu, de la justice !8).
I1 faut bien se garder d'analyser ces idées comme s’il s’agissait d’une doctrine systématisée et rationnelle ou d’y chercher de la logique. Au contraire, pour avoir cette confiance, on se. place à un point de vue exclusivement affectif, qui tient moins compte des idées que des désirs de piété: ce sont ces désirs qui l’inspirent et non les raisons que l’on pourrait avoir d’en espérer la réalisation.
Mais il faut insister sur ce fait que, dans la dévotion à Marie, on prie par affectivité de désir plus que par affectivité de tendance. Précisément parce qu’elle représente, non pas les obligations de la piété, mais les grâces données pour remplir ces obligations, et parce qu’elle est aux yeux de ceux qui la prient, non pas la législatrice de la religion ni même le juge des âmes religieuses, mais l’avocate qui intercède en leur faveur, cette dévotion répond au besoin de recevoir des grâces plus qu’à celui de produire des efforts ou à la conscience des devoirs que l’on a à remplir. C’est même en tant que ce besoin est vivement senti, non en tant qu’il est forte volonté, qu’il conduit à cette dévotion.
Aussi se concilie-t-elle facilement avec tous les degrés de religion ou de piété, même les plus inférieurs: on va vers elle pour recevoir plus que pour donner: ce qu'on lui demande dépend de ce qu’on désire et non ce qu’on désire du fait que c’est à elle qu’on le demande. Ce qui caractérise donc cette dévotion, ce n’est pas la plus ou moins grande élévation morale de la
17) Les Jésuites du dix-septième siècle ont particulièrement insisté sur ce point pour propager ce culte et par là attirer vers la religion (Cf. FLACHAIRE, p. 10-29). François de Sales l'avait au contraire atténué en disant que si la sainte Vierge obtient de Dieu plus que nous, c'est qu’elle prie mieux; mais elle obtient le pardon, ce n’est pas elle qui
le donne (Jbid. p. 38-41).
18) Cf. TANQUEREY, p. 115.
piété 1°), laquelle s’acquiert par d'autres moyens, m mais c'est une plus grande émotivité: il est plus facile d’éprouver à propos d’elle toutes les émotions pieuses qu'à propos de Dieu ou même de Jésus-Christ, puisque ce sont ces émotions et le besoin de les sentir qui la constituent. Plus il y a d'émotivité chez quelqu'un et plus volontiers il se tourne vers cette dévotion 2). C’est donc la sentimentalité religieuse qui se trouve développée plutôt que la religion proprement dite 21): sans doute cette sentimentalité peut être un excitant, mais elle peut être aussi une source d’illusions. suivant la nature de ce que l’on désire éprouver et sentir en soi.
La piété est alors plus sensible et par suite plus rayonnante. Seulement ce qu’on cherche et ce qu’on trouve dans cette sensibilité, ce n’est pas soi-même, comme il arrive à propos d’un sentiment de pur égoïsme; ce n’est pas non plus ce qui en est l’objet: c’est le sentiment que l'on a de son Isentiment, ou, si l’on préfère, la conscience de sa propre affectivité ??).
I1 en résulte que si par elle-même elle peut s’allier aussi bien avec une religion purement utilitaire qu'avec une piété d’entier dévouement de soi, elle contribue à donner à la piété d’être beaucoup plus fortement ce qu’elle est 2): de même
19) Il est à remarquer que là où la piété est plus sévère (par exemple à Port-Royal; cf. FLACHAIRE, p. 94), cette dévotion, sans être absente, tient une moins grande place.
20) C’est pourquoi l’on dit, en la priant, qu'on se sent mieux compris: on cherche moins à être ce que l’on doit être qu’à se montrer tel que l’on est. Le dévot à la Vierge aime à se raconter, parce qu’il se sent moins dominé. Ou plutôt, en se racontant, il conçoit l’idée de quelqu'un qui l'écoute.
21) Aussi, comme l’a constaté NEwWMAN (Culte, p. 138), la foi en Marie consolide la foi en Jésus et la diminution de la première amène presque infailliblement la diminution de la seconde, précisément parce que c’est l’état affectif qui est base de croyance et non le contraire: la plus grande sensibilité affective qu'il ÿ a dans la dévotion à Marie est donc un soutien plus ferme pour la foi que toutes les considérations théologiques et apologétiques.
22) « Le principal fruit de la dévotion sincère et fervente envers a sainte Vierge à été de faire connaître Dieu de jour en jour davan-
tage et d’en accroître l'estime. » P. FABER, Tout pour Jésus, p. 300.
25) Tel est en particulier le but et le résultat de la récitation du Rosaire: on se sert d’un geste machinal pour faire pénétrer certaines idées et certains sentiments, à l’état de tendances, dans la vie consciente et inconsciente. « Dans la machine humaine où tout se tient,