LA DÉVOTION AU SACRÉ-COEUR
source du mal et d'en chercher la guérison dans la collaboration de l’homme avec la grâce, on la constatait comme une maladie dont l'amour de Dieu assurait la guérison. Ainsi on en arrivait à une piété tout aussi surnaturelle sans être aussi rigoureuse. Plus exactement ce surnaturel était moins dans le retournement moral que l’homme avait à s'imposer que dans une réalité supérieure dont il n'avait qu'à profiter.
Autre trait caractéristique: cette piété est, comme celle des mystes anciens, une piété de privilégiés. D'abord, tout à fait comme dans les mystères, la pratiquer, c’est assurer son salut. Témoin la coutume, plus ou moins superstitieuse, en tout cas plus magique que religieuse, des neuf premiers vendredis du mois, à laquelle le Sacré-Coeur est censé avoir promis le salut éternel, d’après la révélation que Marie Alacoque pense avoir reçue. Témoins d'autre part les multiples formes de consécration au Sacré-Coeur, privées ou publiques, qui constituent la plus grande part des formules de prières qui lui sont adressées. C’est même sous cette forme spéciale de consécration des individus, des familles, des paroisses ou même des nations que cette dévotion s’est le plus répandue **). Il va sans dire qu'une telle forme de piété n'implique qu'une participation assez théorique à la vie morale. Elle est donc en régression très nette sur la piété chrétienne et évangélique, reportant à celle des mystères d'Osiris ou d’Attis bien plus qu’au souvenir de Jésus de Nazareth, au Christ de Paul ou au Verbe johannique.
Elle y reporte d'autant mieux que l’on y retrouve, non seulement cette sorte d'initiation principe de privilège, non seulement une sorte d'esprit de caste, par lequel les dévots au Sacré- Coeur se considèrent ou veulent être comme des « préférés » de Dieu, mais aussi une exaltation de la sentimentalité mystique, qui dissimule, sous la vivacité des sentiments éprouvés, la faiblesse des efforts accomplis. Ce n’est plus l'emploi de paroles
32) « Au dix-neuvième siècle. les consécrations au Sacre-Coeur devinrent: innombrables, les évêques consacraient leurs diocèses et des gouvernements leurs Etats: ainsi l’'Equateur et la Colombie, le 16 juin 1875, avec l'approbation de Pie IX, les âmes pieuses en masse
se donnèrent au Sacré-Coeur. Enfin en 1899, Léon XIIT consacrait au Coeur de Jésus le genre humain tout entier. » (SAUDREAU, Piété,
D'IDO
ou de gestes à valeur magique, comme dans les mystères; mais c’est la même théurgie; si l’on peut dire, au moyen de sentiments: on croit et on veut atteindre Dieu par sa sensibilité au lieu de l’atteindre par des rites: parce qu’on aime le Sacré-Coeur sensiblement, on se croit plus aimé de lui.
Ce caractère se marque encore en ceci: cette dévotion se présente comme une piété de réparation #), ayant pour but d'offrir au Sacré-Coeur, en compensation de l'indifférence ou de l’athéisme, sa propre dévotion: on s’efforce de l'aimer davantage à la place de ceux qui ne l’aiment pas, si bien que l’on prerid encore plus vivement consciencé d'être de ceux qui sont ses amis.
Il faut enfin tenir compte des liens étroits de cette dévotion avec le dogme, plus étroits même que pour la dévotion à la Vierge. Le Sacré-Coeur est en même temps le Christ Rédempteur. De plus ce Coeur est considéré comme hypostatiquement uni à la divinité). C’est à lui qu’on rapporte la Sagesse et la Bonté de Dieu. On essaie donc de concentrer dans cette dévotion tout le résultat des développements dogmatiques antérieurs, si bien qu'elle apparaît, à côté de la dévotion envers l’Eucharistie ou envers la Passion, comme une dévotion de la foi. L'Eglise s’y retrouve tout entière, avec son ritualisme, son dogmatisme et son mysticisme. La foi prend, par suite, un aspect beaucoup plus sensible, ce qui ne peut que la fortifier : non seulement on est, mais encore on se sent davantage catholique. Et comme on le sent surtout par rapport à ceux qui ne le sont pas. elle est un moyen de rattacher tous les catholiques à leur catholicisme, sinon par une foi plus solide, du moins par une foi plus sensible ou plus sentimentale.
C’est du reste pour cela que cette dévotion favorise plus encore la piété mystique que la piété en général et peut servir d'introduction aux états extraordinaires de la vie d’oraison. Seulement elle n’est en rien une garantie contre les illusions ou extravagances si fréquentes en pareille matière, parce que ce qu'elle apporte, c'est bien plus de l'émotivité que de la solidité.
33) TANQUEREY, D. 788.
34) TANQUEREY, p. 782.
En résumé et en conclusion, nous nous trouvons devant une forme de piété d'inspiration plus dogmatique, on peut même dire plus théologique, que vraiment populaire: elle n’est pas sortie du peuple chrétien pour gagner à elle ce que nous pourrions appeler les professionnels de la piété, mais bien le contraire. Elle est par le fait même une piété de privilégiés et le privilège qu’elle apporte, c’est celui d’une relation plus personnelle et plus sentie de l’âme avec son Dieu. Elle est une sorte d’intensification du sentiment ecclésiastique ou catholique. intensification qui se fait par la sensibilité affective, plus exactement par une affectivité sensible réagissant contre toute naturalisation morale ou rationnelle de la piété. C’est pourquoi elle conduit plus à la mystique qu’à la croyance. Mais son influence porte beaucoup plus sur les formes de la piété catholique que sur le fond de l’âme pieuse.
La dévotion à la Vierge est ce par quoi la religion se transforme en piété; la dévotion envers le Sacré-Coeur est plutôt ce par quoi la piété se transforme en mystique.
Un trait est commun à toutes ces dévotions: la précision de leur objet, précision d'autant plus grande que la dévotion est plus forte, comme il en est par exemple de la dévotion à la Vierge chez un M. Olier ou de celle au Sacré-Coeur chez un B: de la Colombière. Seulement cette précision s’établit dans le sens, non d’une intellectualisation plus avancée, mais d'une concrétisation plus accentuée: il n’y a pas idée plus distincte, il y a idée plus claire. Bien plus, il n'y a plus même idée abstraite, il y a image plus ou moins symbolique, mais toujours très sensible: le Sacré-Coeur, le Coeur de Marie, etc.
Ainsi le progrès que réalisent ces dévotions porte moins sur un approfondissement de la piété que sur une intensification du sentiment, et sur une sorte de réification, si l’on peut employer des expressions aussi barbares, de l’objet ou du thème de la piété. Des deux éléments que nous avons vus se développer petit à petit, l'élément objectif trouve un accroissement de réalité: et l’affectivité n’est pas seulement augmentée ou fortifiée
en tant que tendance; elle est surtout considérablement précisée dans ia conscience que l’oh en a et dans la direction qu'on lui donne. C'est du reste par là que les dévotions simplifient la piété: elles en enlèvent toutes les idées accessoires pour souligner en Je valorisant un objet très concret et, par suite, concentrer sur lui tout ce que la dévotion y trouve d'activité pieuse. Mais nous l’avons vu: la valeur morale et religieuse n’est pas changée par les dévotions, lesquelles sont mesquines ou profondes suivant l’âme qui les adopte: elle est simplement fixée dans son orientation.
Elle est aussi fortifiée. Précisément parce que le sentiment a un objet plus concret, il en est plus vif. On aime davantage parce qu'on connaît mieux ou qu'on croit mieux connaître ce que l’on aime. Plus précisément encore on désire plus vivement ses désirs et ses aspirations et on a surtout plus de plaisir à les éprouver. L'objet de la piété est donc plus que jamais un objet en même temps que le sujet est plus exclusivement le désir intense de cet objet.
Mais c’est alors précisément que la question prend toute son empleur. Une émotion a été provoquée dans l'être moral et le soulève vers ce à quoi elle se rapporte. Qu'il s'agisse d’un secours en quelque sorte matériel, tel que le présentent les dévotions à nuance superstitieuse, et qui apparaît plus capable que n'importe quoi de soutenir la vie, ou qu’il s'agisse d’une aspiration vraiment morale, on a appris à la désirer de toutes ses forces, parce que cet objet est apparu en pleine réalité. Mais précisément parce qu'il a dû pour cela s’objectiver, il apparaît également en dehors et au-dessus de la conscience. Ce que l’on désire ainsi ne dépend plus de soi et l’on se sent d’autant plus impuissant à le saisir que le désir est plus vif et s’est plus fortement objectivé. C'est alors le cri d’appel qui jaillit de l’âme, la prière proprement dite.
La piété possède à ce moment tous ses éléments. A mesure qu'ils se sont affermis, l’objet a pris une netteté de plus en plus grande et de plus en plus objective, le sujet a développé Run une activité de plus en plus vive et de plus en plus OPICFEVE Mais en même temps la distance entre les deux est à PARA Nous sommes en pleine piété; et nous sommes aussi en pleine crise de la piété. Qu'est-ce que cela veut dire?
L’'IMPUISSANCE sentie par le sujet dans la PRIÈRE.
Nous en arrivons maintenant au point crucial dans le développement de la piété, à la prière.
C'est en effet pour leur apprendre à prier que l'Eglise entraîne ses fidèles à la Messe ou à ses différentes cérémonies et leur prescrit l’usage de ses sacrements; et c’est la prière qui est au fond de tout ce qu’elle leur impose ou leur conseille.
Or, nous avons remarqué qu’à mesure du développement de la piété, il s’était constitué un dualisme très net. D'une part le fidèle a reçu du milieu social un ensemble de thèmes de pensée qui sont devenus l’objet extérieur de ses sentiments, objet dont l'essentiel est qu’il se présente comme, si l’on peut dire, un hors-sujet. D’autre part s’est développée une activité personnelle, plus exactement une tendance de plus en plus consciente vers cet objet. Or plus la piété est forte et plus ce dualisme est accentué, l’activité étant de plus en plus vive et l’objet de plus en plus transcendant. Mais en tant que dualisme, il est le résultat, non le principe de la formation de la piété. Plus précisément, c’est à mesure que la piété prend conscience d’ellemême que le dualisme apparaît.
Ainsi, alors que l’activité du savoir consiste à conquérir pour soi autre chose que soi, parce que l’objet en a été le principe, ce que l’on cherche ici, c’est que le moi soit au contraire conquis par cet autre chose, parce que l’objectivité en a été le résultat. Il y a donc une sorte de décentralisation ou de dépolarisation de la vie psychologique: le mouvement de la conscience n’est plus l'activité immanente qui veut résorber en elle ce qui, en dehors d’elle, lui est apparu comme utile pour elle, mais une activité transcendante qui porte au dehors d'elle un surcroît de vie développé en elle. L'objet n'est plus ce qui a provoqué cette activité, comme fait tout ce que nous voyons devant nous ou désirons pour nous; c’est quelque chose qui est
jeté devant elle et vers quoi elle se tourne; et bien loin que cet objet soit pris et transformé ad modum recipientis, comme il arrive dans la connaissance sensible et même scientifique, la conscience se modèle sur lui.
Ceci achève de nous montrer combien le problème de la prière diffère d'un simple problème psychologique. Chercher ce que l’on fait en priant sans se soucier d'étudier ce que l’on prie, en d’autres termes considérer la conscience que celui qui prie a de ce qu’il fait sans tenir compte du fait qu'en priant il s'adresse à autre chose qu'à lui, c’est éliminer de son acte ce qui en est l’essentiel. L'on peut dire sans doute que la représentation que le fidèle se fait et de sa prière et de son objet lui est dictée par les influences sociales ou par les besoins de sa sentimentalité; et pour une large part c'est très vrai. Il n’en reste pas moins que s’il prie, c’est à cause de la présentation de cet objet en dehors de lui, bien plus que par.suite de la représentation qu’il s’en fait en lui. Que cette représentation soit ou non une illusion, la question peut importer du point de vue religieux, si l’on veut savoir ce que vaut, en tant que religieuse, la conduite du fidèle: au point de vue philosophique, elle n'importe pas, puisqu'il s’agit non d’une conception à fonction philosophique, mais du fait de cette représentation en tant que fait humain, pour savoir dans quelle mesure l’objet est vraiment objet et quelle est la nature de sa relation avec le sujet.
Le problème qui se pose est donc celui-ci: en quoi consiste exactement cette transcendance, c’est-à-dire la relation entre le sujet priant et l’objet prié? Le sujet, au lieu d’avoir une activité conditionnée par ses propres modalités, en arrive-t-il à une autre activité conditionnée d’une autre façon, en sorte que les représentations de la prière seraient non pas de simples épiphénomènes idéologiques servant d'étiquettes à la piété, mais de véritables objets entraînant une modalité nouvelle de la conscience? et quelle est cette modalité?