NATURE DE LA PRIÈRE
L'Eglise dispose à prier en présentant à son fidèle un ensemble de thèmes religieux distincts de lui, dans lesquels elle lui montre à la fois des réalités et des valeurs. Soit par l’enseignement dogmatique donné à l’occasion de la Messe ou des prières quotidiennes, soit par les sentiments excités dans les réunions liturgiques, dans l’usage des sacrements ou dans la pratique des dévotions, le fidèle est mis en présence d’un Dieu, source de grâces morales et physiques. Cette mise en présence nous est apparue avec les deux caractères suivants:
1. Nulle pratique pieuse n’est totalement exempte d’émotion: ee au contraire ont leur principe dans un état affectif qui, petit à petit, a pris une forme plus précise, à mesure qu’on en a eu davantage conscience. Sans doute cette émotion peut devenir moins sensible par le fait de l’habitude, mais il n’en subsiste pas moins, il en subsiste même d’autant plus une tendance profonde vers la répétition des mêmes actes, tendance qui s'exprime par les différents jugements de valeur acceptés par le fidèle #).
D'autre part ces jugements ne sont vraiment sincères que dans la mesure où le fidèle éprouve réellèment l’état affectif qui s’y rapporte. Il arrive en effet que cet état ne s’établisse pas: les principes de piété restent alors de simples opinions que l’on exprime machinalement, si l’occasion s’en présente, et qui disparaissent du champ de la consciencé avec une très grande facilité.
C’est du reste en tant que société pieuse que l'Eglise réussit à créer cette affectivité par la contagion émotive qui règne en
35) On a fait remarquer très justement que « les catholiques sont à cet égard beaucoup plus favorisés que les protestants. [ls possèdent. toute une série de moyens, dont certains sont purement mécaniques, mais témoignent d’un admirable sens psychologique » (OSTER- MANN, p. 79). L’automatisme peut en effet, dans une large mesure, réussir à favoriser l’affectivité religieuse. (On en trouve un exemple assez frappant dans R. ScHwo8, Moi, Juif, livre posthume, ‘dans lequel l’auteur raconte qu’il s’est mis à communier, non parce qu’il croyait à la communion, mais pour y croire). Mais il ne suffit pas toujours. Rien ne nuit parfois à la piété comme d’imposer à des enfants le simple accomplissement de pratiques religieuses, sans se préoccuper de la réaction affective qui les accompagne.
son sein comme en toute société: on se plaît en elle, on prend le goût de lui obéir, pour ensuite adopter ses sentiments et ses pensées.
2. En effet, à la faveur de cet état affectif, qui, comme tous les états affectifs, se sent subi de l'extérieur plutôt que voulu de l’intérieur, même quand on y apporte la pré-affectivité qui en favorise le développement, le sujet s'attache aux thèmes qui iui ont été enseignés. Il ne les connaît pas par lui-même: on les lui a fait connaître et on les lui a expliqués, puisque le culte, tout en provoquant certaines émotions, en donne une explication conforme aux doctrines de l'Eglise. Cette connaissance ainsi précisée donne à l’objet un aspect de réalité d'autant plus marqué que l’on en apprécie davantage la valeur. L'état affectif prépare ainsi l’adhésion intellectuelle et plus l’affectivité est vive, plus l’adhésion est forte, plus l’évidence est grande. Le désir religieux conduit à l’objet religieux et inversement.
Enfin nous avons vu que plus l'acte religieux est conscient de lui-même et plus l’objet apparaît au sujet comme distinct de lui. La conscience qui s’est ainsi formée est donc essentiellement ouverture de l’âme et appel en elle de ce qui n’est pas elle. Si elle se définit d’après son objet plus que d’après ellemême, c'est précisément pour qu’elle se maintienne dans cette ouverture au lieu de se replier sur elle-même. Voilà pourquoi l’acte religieux par essence, c’est ce mouvement de l’âme qui s’élance vers un objet d’autant plus désiré qu’il apparaît plus en dehors d’elle et inversement, c’est-à-dire la prière.
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La prière n'est pas, il s’en faut de beaucoup, propre au catholicisme. Elle existe dans les religions les plus primitives et c’est même d’elles que l'Eglise les a reçues. Elle s’y présente généralement comme l’expression du désir de ce qui dépasse la conscience, désir qui s’est développé en même temps que cette conscience. Sans doute la plupart du temps elle nous apparaît comme le désir de quelque objet matériel. Mais cet utilitarisme lui-même n'exclut pas la transcendance de l’objet. Bien au contraire, c'est à mesure que cet objet a été vu comme plus. divin que la prière est devenue de moïns en moins une incantation.