LA PRIÈRE-DEMANDE
De même nous trouvons dans l'Eglise un grand nombre de prières liturgiques %) qui ont pour objet des biens purement matériels: la pluie ou le beau temps, la bénédiction des fruits de la terre, la fin des fléaux, etc. Mais là encore, là surtout, à côté de la prière-demande ou prière proprement théurgique, par laquelle Dieu, ainsi que les dieux d'autrefois, est traité un peu comme un égal en nature, sinon en puissance, il y a quelque volonté de faire ce que Dieu ou les dieux prescrivent. Ce sont les réactions réciproques de ces deux éléments qui ont présidé à l’évolution générale de la prière.
1. D'abord par le fait que la prière est une demande, l’objet religieux est à la fois supérieur et plus proche, supérieur en ce sens que devant Dieu l’homme se sent dépendant, plus proche parce qu’il n’y a plus entre lui et ce Dieu aucun intermédiaire. Plus l’homme a vu dans la prière un moyen de réaliser ses désirs et plus il s’est approché personnellement de celui qu’il croyait capable de lui donner satisfaction. Par là la prière retourne. à ses origines magiques et se fait de plus en plus individuelle. RE
Mais d’autre part, en tant que soumission, cette prière ne pouvait pas ne pas développer le sentiment que Dieu était le maître. De même que la magie s’est différenciée de la religion à mesure que l'individu a pris conscience de sa position par rapport à la société, de même la piété s’est différenciée au sein de la religion à mesure qu’il a eu plus vivement conscience de ses relations avec Dieu. Ainsi ii a pris possession, si l’on peut dire, de ses sentiments et sa prière s’est individualisée en tant que demande. Mais en même temps, ce qu'il a senti, c’est, plus que ses propres besoins, la supériorité de Dieu.
Par suite la prière a eu des objets très différents. Tantôt on a désiré des choses utiles pour soi, tantôt on s’est attaché aux désirs de Dieu, lui demandant alors ce qui lui plaisait plutôt que ce que l’on désirait. priant pour lui obéir plutôt que pour qu’il nous obéisse. C’est alors vraiment que la prière est devenue principe de piété en présentant, non pas un Dieu qui nous écoute, mais un Dieu qu’il fallait écouter.
36) Sans parler des prières privées, neuvaines, etc., qui sont plus contraires que conformes à l’enseignement des meilleurs théologiens.
Comme d’autre part ce sentiment fut rarement à l’état pur, mais le plus souvent mélangé de l’autre sentiment de désir pour soi, la prière est devenue un véritable colloque avec échange mutuel et amitié, donnant lieu à des sentiments de confiance, de reconnaissance, de fidélité et d'amour. Il n’est pas jusqu'aux échecs éprouvés qui n'aient contribué à la formation de ces sentiments, en poussant l’homme à en chercher la cause dans ses propres maladresses, ses oublis et ses négligences: au lieu d'en vouloir à Dieu qui n’exauce point, on n'en veut qu’à soi de ne pas avoir assez bien prié. Ainsi Dieu devient tout à fait celui qui n’a pas besoin de nos prières, mais dont on a besoin, celui qui ne doit rien à l’homme, mais auquel l’homme doit tout, même sans rien espérer de lui.
La prière-demande développe donc la piété en apprenant à désirer ce que Dieu veut; et la piété renforce la prièredemande en la dirigeant vers les volontés de Dieu plus que vers ses dons. Mais si tout ceci est vrai dans l’ensemble pour la religion en général, il nous faut examiner ce qu'il en est spécialement dans le catholicisme.
2. L'enseignement de l'Eglise est imprégné de l’idée évangélique du Père céleste qui veille sur tous ses enfants et sans la permission duquel pas un cheveu ne tombe. Ce Père céleste est en même temps le Tout-Puissant, qui peut tout accorder, s’il le veut. Ainsi le cours des événèments ne suit pas une loi inéluctable, Destin ou autre, mais une volonté personnelle. Bien entendu nous n'avons pas à chercher ici dans quelle mesure une telle conception est rationnelle ou non, s’il est logique de demander à l’ordonnateur de toutes choses de vouloir bien modifier ses décisions pour la satisfaction de nos désirs. La logique n’a rien à voir pour le moment: il ne s’agit que d’un sentiment.
Or, c’est précisément par le sentiment qui est au principe de la prière chrétienne que le christianisme a modifié chez ses fidèles le sens de la prière. Il l’a fait de deux façons. D’abord il a orienté le croyant vers un ensemble de valeurs proposées du dehors, si bien que l’objet de la prière n’a plus été la réalisation de ses propres désirs, mais leur transfert vers d’autres objets et que, même quand la prière est une demande, au lieu de replier celui qui prie sur lui-même, elle lui apprend à deman-