LA PRIÈRE-SOUMISSION
der et à vouloir autre chose que ce qu'il désire. En second lieu bien que les grâces du salut puissent être interprétées comme des biens à acquérir — et alors la piété est entravée dans son développement — elles peuvent l'être également, et le sont toujours lorsque la prière est profondément chrétienne, comme le règne de Dieu chez soi et chez les autres, si bien que l’on prie alors en vue de son perfectionnement, pour être plus chrétien ou mieux catholique, finalement pour se déprendre de soi.
Ce dernier point est à souligner. Précisément parce que dans l'Eglise chacun dépend de l'influence générale, la vie spirituelle se met sous la direction de cette influence, de telle sorte qu'on y répond mieux en obéissant que par des efforts personnels. On est ainsi orienté vers une piété de soumission plutôt que vers une piété d'action, puisque l’Eglise inspire, en inême temps qu’une absolue confiance en Dieu, en son appui et en la valeur de ses préceptes, une très grande défiance de soi, de ses capacités et de ses forces. Cette confiance sans doute ne dispense pas des efforts personnels, mais elle les montre comme n'étant ni solides ni justes par eux-mêmes. « Il faut agir comme si tout ne dépendait que de soi: et 1l faut prier en sachant que tout dépend de Dieu. »
3. Par suite la question qui se pose maintenant est de savoir comment la prière ainsi comprise met la conscience en relation réelle avec son objet et quelle est cette relation.
1) Dans la vie religieuse, à ne considérer que les sentiments développés directement par la prière, il va sans dire qu’elle ne peut que rendre plus catholique. Par le simple fait que les besoins et les désirs sont orientés vers le Dieu catholique, c’est à lui qu’on s'attache: et plus on aura été formé à prier catholiquement, c’est-à-dire en vue des valeurs catholiques, plus ces valeurs seront objet de foi, justement parce que ce qu’on leur demande, c’est de s'attacher à elles. L'Eglise apprend à prier pour qu’on désire davantage l'éducation qu’elle donne, de façon à pouvoir mieux donner la piété qu’elle enseigne. La prière est donc le principal moyen et le plus direct dont elle se sert pour affermir le catholicisme dans le coeur et dans l'esprit.
Seulement, il y faut une condition. Ce que l'Eglise présente à la foi de ses fidèles, ce sont des objets-valeurs. Pour
que la demande qu'on en fait soit réellement efficace, il faut qu’elle procède d’un désir réel, base affective de ces valeurs. C’est du reste pour cela que la théologie enseigne que nulle prière ne peut être bien faite sans un secours de la grâce: l'acte ne suffit pas, il y faut un état affectif, lequel, comme tous les états affectifs, ne dépend pas de la volonté de celui qui prie.
L'influence exercée de l'extérieur sur la piété doit donc encore une fois, rencontrer un terrain suffisamment prêt pour qu’elle puisse pénétrer jusqu’au fond de l'âme. Or il est très certain qu’elle ne le rencontre pas toujours, pour une raison ou pour une autre. Rien ne prouve que ce soit toujours par la faute du sujet: on peut même dire que ce ne l’est jamais complètement, puisque ce n’est pas lui qui fait son état affectif tel qu’il est. Nous en arrivons ainsi au problème de la prédestination qui a tant tourmenté les théologiens, problème insoluble, puisqu'on ne peut mettre la faute ni du côté de Dieu, ni du côté de l’homme, mais problème inexistant du point de vue psychologique, puisqu'il ne se pose que si on admet a priori la nécessité et l’obligation du salut et d’une vie morale tels que la théologie les comprend. Il se réduit simplement à constater que les conditions de formation de la piété, surtout sous sa forme catholique, ne relèvent qu’en faible partie de la volonté.
2) Pour ce qui concerne la vie morale, la question est plus délicate. Il est vrai qu’il ne s’agit pas pour nous de savoir si l'influence de la prière est bonne ou mauvaise, nécessaire ou inutile. Mais puisque la prière a pour objet la réalisation d’un idéal moral, il nous faut nous demander dans quelle mesure la prière, peut par elle seule, augmenter ou diminuer la force de la volonté ou la droiture de la conscience et à quelles conditions.
Analysons le cas d’une crise morale, par exemple celui d’un conflit entre deux sentiments, l’un moins émotif, mais plus conforme à la conscience, l’autre source d'émotions très vives et très attirantes. Il n’y a du reste nulle commune mesure entre ja douleur ressentie et l’acuité du conflit, la première dépendant de l’émotivité, la seconde de la force des tendances. Il peut y avoir émotion très vive avec volonté très énergique: alors le
sujet souffre beaucoup sans cependant céder à sa souffrance.