LA RELIGION JUIVE
développé en l’homme ses sentiments sociaux 28) en même temps qu'elle a donné à la conscience individuelle toute sa personnalité. Car plus chacun a compris, accepté et voulu sa soumission envers ses dieux et plus il a par le fait même développé la conscience de ses devoirs propres.
Il est vrai que cette relation, qui à première vue nous apparaît comme unilatérale, allant de la piété vers les dieux, a pu être et sans doute a été très souvent réciproque: en même temps que la piété s’est donné des dieux, les dieux ont contribué à former la piété ?*) (ou ce qui dans les religions antiques correspond à ce mot). Il nous faut donc seulement retenir de ce premier examen, du reste très superficiel, que c’est l’affectivité qui a fait partie intégrante et sans doute importante de tout ce qui a été principe de vie religieuse.
IL — La religion juive.
De toutes les religions anciennes, aucune n’a plus contribué à la formation de la piété chrétienne que la religion juive. Sans prétendre en quoi que ce soit en faire une histoire complète, essayons d’après les données d'ensemble que nous en possédons, de voir quelles tendances fondamentales elle a pu préparer pour le développement ultérieur de la piété chrétienne.
1. On sait que la religion d’Israël se distingua d’assez bonne heure par l’importance croissante qu’y prirent les sanctuaires et les prêtres %). Ceux de Vahweh finirent par l'emporter et son culte se centralisa autour d’un temple unique, celui de Jérusalem. Dans la suite il s’y ajouta une forte piété et ce culte survécut à la ruine et de ce temple et de la nation. Le sacerdoce
28) « La religion primitive. est une précaution contre le danger que l’on court, dès qu’on pense, ne penser qu’à soi. >» (BERGSON, Deux sources, p. 129).
29) C’est pourquoi l’on a pu dire que les représentations religieuses étaient « des réactions défensives de la nature contre la représentation par l'intelligence, d’une marge décourageante d’imprévu entre l'initiative prise et l'effet souhaité ». (Zbid. p. 147.) Mais nous croirions que la réaction a précédé la représentation et que celle-ci a été plutôt l’expression que le principe de celle-là.
30) Cf. KREGLINGER, Rel. d’Isr.; Loisy, Rel. d’Isr.
put donc, pendant et après l’exil, le réorganiser. Mais le centre en fut alors déplacé et se fixa de plus en plus dans l’observation de la Loi.
Cette piété s’est exprimée dans un recueil unique parmi toutes les littératures: les Psaumes. Pour n’en donner que l'essentiel, ce qu’on y remarque, c’est d’abord et surtout l’amour du temple et de la Loi), c’est ensuite un sens très vif de la misère humaine et du péché %), c’est encore une confiance inébranlable en Yahweh, confiance dans laquelle on sent l’orgueil et la ténacité d’un peuple aussi attaché à sa religion qu’à sa patrie, les deux choses n’en faisant qu’une. C’est enfin un idéal de vie dont la « simplicité », c’est-à-dire l’unité absolue des sentiments, forme l'élément essentiel. Remarquons enfin que, si l’on ne trouve dans ces psaumes ni une imagination précise 33), ni même une pensée proprement dite, en revanche ils expriment une sensibilité profonde et ardente, en sorte que la piété est à la fois commune à tous et fortement sentie par chacun. C’est pourquoi des mentalités très différentes, plus tard, pourront facilement y trouver un excellent moyen d'expression de leurs sentiments religieux.
2. Un autre facteur a développé la piété juive: l'influence des prophètes. Leur action fut d’abord, il est vrai, une protestation contre l’excès des richesses et l'inégalité des conditions : mais elle fut aussi et surtout une prédication religieuse. Soit en demandant le retour aux vieilles traditions 3), soit en réclamant une intériorisation morale du culte, ils ont appris à leurs auditeurs à se défier d'eux-mêmes pour ne compter que sur
31) Beaucoup sont des chants de procession autour d’un sanctuaire (Cf. Ps. 7, 80, 97, 148, 149), des cantiques célébrant l’arche sainte et son entrée à Jérusalem (cf. Ps. 24, 97, 99, etc.), et plus tard l'intronisation de Yahweh. 7
2) A côté d’hymnes à Yahweh, dieu du feu et de l'orage (Ps. 28, 17), d’'hymnes au soleil (Ps. 18, 103, 92, 96, etc.), on trouve des prières pour apaiser la colère des élohim (Ps. 79, 44, 78, 84), des prières de conjuration, qui ont pu avoir jadis un caractère magique (Ps. 25, .90, 21, 37, 58), des supplications individuelles (Ps. 6155237: 722091 290) etc.), des oracles de guerre (Ps. 59, 117, 20).
33) CAUSSE, Sentiment de la nature et symbolisme chez les lyriques hébreux, dans Rev. Hist, Phil. rel. sept. 1921.
%) Cf. Loisy, Rel. d'Isr., p. 169-170.