‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 61 sur 165 · EFFICACITÉ DE LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

EFFICACITÉ DE LA PRIÈRE

A l’autre extrémité, l'émotion peut être tellement forte que la volonté soit emportée et alors il n’y a pas souffrance: l'être moral est entièrement changé: on renie les affections du passé pour se donner à une nouvelle. Entre ces deux extrêmes, des cas infiniment variés peuvent se produire, dans lesquels le sujet est plus ou moins lent à se fixer, ou plus ou moins accablé par la lutte. Remarquons enfin que ces différents états de la sensibilité ne peuvent faire juger de la valeur morale du résultat: la volonté peut s’employer aussi bien contre une émotion de haute tonalité morale que contre une tendance mauvaise; l’entraînement subit et total se rencontre dans les conversions comme dans les chutes et l'incapacité de se décider peut venir aussi bien d’une volonté qui ne s’avoue pas vaincue malgré ses défaillances, que d’une faiblesse qui ne sait pas ce qu'elle veut. Mais là n’est pas la question qui nous occupe.

Quel est le rôle de la prière catholique dans de telles crises? Elle non plus n'est pas en rapport avec la valeur morale du sujet #7): on peut aussi bien en sortir vainqueur sans avoir prié que tomber tout en ayant prié#). Encore moins la prière n'est-elle pas toujours efficace contre la souffrance ou contre l’indécision.

Le théologien nous dira, il est vrai, que si la prière a été inutile, c’est qu’on a mal prié. Sans doute la prière n'a pas été faite dans les deux cas de la même façon. Nous n'avons pas à examiner laquelle est bonne, laquelle est mauvaise, mais en quoi elles consistent l’une et l'autre.

Remarquons d’abord que des conflits de ce genre se produisent en général entre des tendances d’origine sociale, l’honneur, le devoir, etc. et des tendances individuelles, donc entre un moi et un non-moi. Pour un catholique, les tendances sociales se présentent sans doute sous une forme catholique: on pense

37) STRONG cite le cas (p. 42-45) de prière abandonnée par suite du développement du sens moral: il arrive en effet qu'ayant davantage d’énergie pour agir, On n’éprouve plus le besoin de prier, ce qui tendrait à prouver que ceux-là seuls prient qui sont faibles. Il serait plus exact de dire que pour prier il faut se sentir faible.

38) C’est en cela qu’une psychologie du comportement peut nous fournir de très utiles indications, en nous montrant une certaine discontinuité entre la prière et la conduite. Seulement, il ne suffit

pas de constater, il faut encore expliquer.

moins à l'honneur mondain qu’à l’offense envers Dieu. Qui plus est, il peut arriver qu’on ne voie la faute qu'en tant que contraire à la loi divine, sans en comprendre la portée simplement humaine.

Or, la prière dont on se sert pour résoudre cette crise est, elle aussi, d’origine sociale, puisqu'elle a été enseignée par l'éducation catholique. C’est précisément lorsqu'elle n’est que cela que la prière reste sans efficacité. Pourquoi?

Que la prière faite machinalement, comme une simple récitation de formule, accomplie à la façon d’un malade qui exécute l'ordonnance de son médecin, sans se soucier de la réaction qu’il doit faire, comme si cette réaction ne pouvait pas ne pas se faire, qu’une telle prière ne serve de rien pour modifier le jeu des sentiments et des passions, nul ne s’en étonnera: elle n’est qu’un simple épiphénomène, elle ne peut donc avoir d’action réelle sur la vie intérieure.

Mais il ne suffit pas pour que la prière soit efficace qu'elle soit émotive ou émue. Une prière avec larmes peut fort bien rester sans action sur la volonté*), parce qu’elle procède, plus ou moins consciemment, non pas d’un désir d’effort, mais d’un désir d'émotion: elle cherche, non le succès de la volonté, mais la fin de la lutte. Cependant elle apparaît aux yeux du sujet comme une vraie prière: l’idée qu’il a de ce qu’il fait, idée qui lui vient de l’enseignement reçu, lui en dissimule la véritable réalité: parce que son émotion et sa velléité se servent de sa croyance pour s'exprimer, il se croit tourné vers Dieu, alors qu’il reste attaché à celle des deux tendances dont il attend le plus de satisfaction.

Par là nous voyons que la prière ne dépend pas pour être une vraie prière, de l’idée qu’on a de son acte, ni même du désir que l’on éprouve de le faire, si vif soit-ill On peut se

39) Cf. OSTERMANN, p. 78: « Il faut, mal disposé, se forcer à prier, à condition qu’on commence par le commencement, que l’effort consiste à se mettre d’abord dans les conditions morales et psychologiques de la prière ». Cette idée émane d’un ecclésiastique qui ici lait preuve de plus de psychologie que d’orthodoxie, puisqu'il reconnaît la nécessité de dispositions antérieures à la prière, alors que la théologie déclare ces dispositions impossibles sans la grâce nécessaire pour prier. Ou bien ce sont ces dispositions qui sont identiques à la grâce, ce qui n’est pas davantage orthodoxe.

faire illusion sur sa prière et les théologiens sont les premiers à dénoncer la facilité de ces illusions. Par suite au point de vue qui nous occupe, ce n'est pas l'influence sociale qui peut à elle seule constituer réellement l'acte de la prière, même si cette influence a provoqué des émotions: il y a quelque chose qu’elle ne donne pas, ce par quoi le fidèle auquel on a appris à prier peut transformer l'attitude ainsi reçue en une attitude vécue par lui. Ce n'est pas non plus l’activité psychologique qui est dans la prière, puisque la volonté de prier laisse parfois la prière entachée de mauvaises dispositions. C’est ce pour quoi l’on prie, ce que l’on cherche en priant. On ne prie vraiment bien que si on cherche par la prière cela seulement qu’elle peut et doit donner.

Si en effet une prière de désir même très ému ne possède aucune efficacité ou une efficacité très réduite, c'est parce qu’elle a pour but soit de dispenser le plus possible d’un effort nécessaire, soit surtout de diriger ce que l’on veut faire d’effort dans un sens conforme à ses propres désirs, si bien que ce que l’on cherche au fond, c’est soi-même. On a simplement traduit ce désir d’une satisfaction personnelle en termes de piété, mais on ne s’est pas vraiment transformé dans cette piété. Il faut qu'il y ait non seulement demande, mais changement de ses propres désirs, pour que l’on ne demande pas ce que l’on désire, mais que l’on désire ce que l’on doit demander. Cette transformation est facile en ce sens que l’objet est indiqué par l’éducation catholique, et c’est pourquoi la piété catholique est essentiellement soumission, c’est-à-dire désorientation de soi et orientation vers un autre que soi.

4, Tout ceci nous amène à voir les choses autrement qu'’ex parte subjecti: le problème ne serait qu’à demi résolu. Nous ne verrions qu’une forme d'activité psychologique déterminée par des représentations d’origine sociale et, sous l'influence de cette détermination, transformant ses désirs en soumission. Or que sont ces représentations en elles-mêmes? Est-ce simplement la connaissance intellectuelle de l’objet tel qu’il est présenté par l'Eglise? ou bien, lorsque l'âme se le représente elle-même, devient-il autre chose? Y a-t-il vision telle que l’âme en voyant découvre autre chose que ce qui lui est présenté, si bien que ce

moins à l'honneur mondain qu’à l’offense envers Dieu. Qui plus est, il peut arriver qu’on ne voie la faute qu’en tant que contraire à la loi divine, sans en comprendre la portée simplement humaine.

Or, la prière dont on se sert pour résoudre cette crise est, elle aussi, d’origine sociale, puisqu'elle a été enseignée par l'éducation catholique. C’est précisément lorsqu'elle n'est que cela que la prière reste sans efficacité. Pourquoi?

Que la prière faite machinalement, comme une simple récitation de formule, accomplie à la façon d’un malade qui exécute l'ordonnance de son médecin, sans se soucier de la réaction qu’il doit faire, comme si cette réaction ne pouvait pas ne pas se faire, qu’une telle prière ne serve de rien pour modifier le jeu des sentiments et des passions, nul ne s’en étonnera: elle n’est qu’un simple épiphénomène, elle ne peut donc avoir d'action réelle sur la vie intérieure.

Mais il ne suffit pas pour que la prière soit efficace qu’elle soit émotive ou émue. Une prière avec larmes peut fort bien rester sans action sur la volonté %*), parce qu’elle procède, plus ou moins consciemment, non pas d’un désir d’effort, mais d’un désir d'émotion: elle cherche, non le succès de la volonté, mais la fin de la lutte. Cependant elle apparaît aux yeux du sujet comme une vraie prière: l’idée qu’il a de ce qu’il fait, idée qui lui vient de l’enseignement reçu, lui en dissimule la véritable réalité: parce que son émotion et sa velléité se servent de sa croyance pour s'exprimer, il se croit tourné vers Dieu, alors qu’il reste attaché à celle des deux tendances dont il attend le plus de satisfaction.

Par là nous voyons que la prière ne dépend pas pour être une vraie prière, de l’idée qu’on a de son acte, ni même du désir que l’on éprouve de le faire, si vif soit-il On peut se

39) Cf. OSTERMANN, p. 78: « Il faut, mal disposé, se forcer à prier, à condition qu’on commence par le commencement, que l'effort consiste à se mettre d’abord dans les conditions morales et psychologiques de la prière ». Cette idée émane d’un ecclésiastique qui ici fait preuve de plus de psychologie que d’orthodoxie, puisqu'il reconnaît la nécessité de dispositions antérieures à la prière, alors que l1 théologie déclare ces dispositions impossibles sans la grâce nécessaire pour prier. Ou bien ce sont ces dispositions qui sont identiques à la grâce, ce qui n’est pas davantage orthodoxe.

faire illusion sur sa prière et les théologiens sont les premiers à dénoncer la facilité de ces illusions. Par suite au point de vue qui nous occupe, ce n’est pas l'influence sociale qui peut à elle seule constituer réellement l'acte de la prière, même si cette influence a provoqué des émotions: il y a quelque chose qu’elle ne donne pas, ce par quoi le fidèle auquel on a appris à prier peut transformer l'attitude ainsi reçue en une attitude vécue par lui. Ce n’est pas non plus l’activité psychologique qui est dans la prière, puisque la volonté de prier laisse parfois la prière entachée de mauvaises dispositions. C’est ce pour quoi l’on prie, ce que l’on cherche en priant. On ne prie vraiment bien que si on cherche par la prière cela seulement qu’elle peut et doit donner.

Si en effet une prière de désir même très ému ne possède aucune efficacité ou une efficacité très réduite, c'est parce qu’elle a pour but soit de dispenser le plus possible d’un effort nécessaire, soit surtout de diriger ce que l’on veut faire d’effort dans un sens conforme à ses propres désirs, si bien que ce que l'on cherche au fond, c’est soi-même. On a simplement traduit ce désir d’une satisfaction personnelle en termes de piété, mais on ne s’est pas vraiment transformé dans cette piété. Il faut qu'il y ait non seulement demande, mais changement de ses propres désirs, pour que l’on ne demande pas ce que l’on désire, mais que l’on désire ce que l’on doit demander. Cette transformation est facile en ce sens que l’objet est indiqué par l’éducation catholique, et c’est pourquoi la piété catholique est essentiellement soumission, c’est-à-dire désorientation de soi et orientation vers un autre que soi.

4, Tout ceci nous amène à voir les choses autrement qu’ex parte subjecti: le problème ne serait qu’à demi résolu. Nous ne verrions qu’une forme d'activité psychologique déterminée par des représentations d’origine sociale et, sous l'influence de cette détermination, transformant ses désirs en soumission. Or que sont ces représentations en elles-mêmes? Est-ce simplement ja connaïssance intellectuelle de l’objet tel qu’il est présenté par l'Eglise? ou bien, lorsque l’âme se le représente elle-même, devient-il autre chose? Y a-t-il vision telle que l’âme en voyant découvre autre chose que ce qui lui est présenté, si bien que ce

qui rend sa prière vraiment personnelle, ce pour quoi elle ne reste pas un acte de simple imitation ou routine, c’est précisément cette découverte faite par son activité propre? Remarquons d’abord ceci: la principale différence qui existe entre l’activité de piété en tant qu’elle appréhende son objet et toute autre activité de connaissance, y compris celle du fidèle qui se contente de recevoir théoriquement l’enseignement de l'Eglise, c’est que d’une part on cherche à posséder cet objet, auitte à l’adapter à soi-même, comme il se fait dans la connaissance scientifique, tandis que de l’autre c’est soi-même que l’on

ES

adapte à cet objet. Encore faut-il remarquer jusqu'où cela va. Il n’y a pas là seulement une attitude analogue à celle que recommanda jadis Descartes : changer l’ordre de ses désirs plutôt que l’ordre du monde. Car dans ce dernier cas, entre l’ordre des choses, c’est-à-dire les lois qui dirigent tout et arrêtent notre activité en l’emprisonnant dans des limites assez étroites, et nos propres désirs, il y a une lutte qui se termine par une défaite, à laquelle nous nous résignons faute de pouvoir mieux faire et pour trouver dans cette acceptation un moyen pratique de nous consoler de notre impuissance. Mais dans la piété, il en va tout autrement. On ne se soumet pas à la façon du prisonnier qui s’accommode à ses chaînes: on en arrive à voir dans ce à quoi on commence par se soumettre quelque Fees que l'on peut aimer; et en priant, on apprend précisément à l’aimer.

- Ainsi l’objet de la piété apparaît sous de tout autres aspects que les autres objets du monde dans lequel nous sommes. A vrai dire c’est un autre monde, gouverné, non plus par des lois inflexibles qui, pour n'avoir plus l’aspect mythologique que les Grecs lui donnèrent par le nom de Destin, n’en ont pas moins la même rigueur et la même irréductibilité, mais par cette autre loi qui s’appelle la volonté de Dieu et qui est d’une nature entièrement différente: elle inspire l’amour au lieu d’inspirer la révolte, elle exalte la volonté humaine au lieu de lui faire sentir sa faiblesse et ses limites.

Sans doute, à ne considérer cette volonté que sous son aspect matériel, on n’y voit que ce qui arrive et la différence d'avec l’ordre du monde disparaît complètement. Mais dans la forme qu’elle prend aux yeux de quiconque prie, elle en est

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