‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 62 sur 165 · LA PRIÈRE POUR LES AUTRES · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE POUR LES AUTRES

tout l'opposé. On se sert de noms tout différents pour la désigner: au lieu de parler de la fatalité on parle de la Providente à propos des événements extérieurs; et à propos de la vie intime de l’âme, au lieu d'évoquer tout ce qui pèse sur la conscience, hérédité, tempérament, habitudes acquises, en un mot tout ce que le langage chrétien désigne sous le nom de péché, on pense à une spiritualité tout autre, celle de la Grâce‘). Par dessous ces expressions n’y a-t-il pas une réalité pluz profonde, celle-là justement qu’il nous faut étudier et comprendre pour arriver jusqu’au fond ultime, si l’on peut, de la piété.

Une autre forme de la prière très pratiquée dans l’Eglise catholique nous conduira à la même conclusion: la prière pour les autres. Elle non plus n’est pas spécifiquement chrétienne, puisque nous la trouvons un peu partout dans toutes les religions sous des formes diverses. Mais elle est très catholique, puisque le catholicisme consiste précisément dans une association basée sur les sentiments religieux.

Elle se pratique soit par des cérémonies liturgiques et communes, soit individuellement lorsqu'on veut demander une grâce pour une autre personne. Les deux cas sont assez différents pour que nous les étudiions séparément.

1. Dans le premier cas, même si la prière ou cérémonie est faite sur le désir de quelqu'un, par exemple lorsqu'on demande une messe pour une « intention particulière », on peut dire que c’est l'Eglise qui prie, puisque c'est une prière ecclésiastique qui est faite. Celui qui s’en sert utilise un instrument appartenant à l'Eglise, si l’on peut dire. À plus forte raison si l’autorité ecclésiastique a décidé elle-même cette prière pour une nécessité quelconque.

Sans doute, théologiquement parlant, sauf en ce qui concerne la messe, de telles prières, publiques ou privées, ne sont

40) D'où le « sentiment joyeux de délivrance, d’apaisement et de confiance dans la réalité objective, né de Padaptation de toutes les facultés de l’âme au nouveau centre de perspective » dont parle

W. JAMES (p. 168).

pas sacramentelles. Elles sont cependant un rite cultuel et la majorité du public ne fait guère de différence entre ce rite et les sacrements: les uns comme les autres sont censés avoir à peu près au même titre une efficacité ex opere operato, tout au moins sont estimés comme s’ils l’avaient. Nous retombons ainsi dans la prière théurgique, avec cette différence qu'elle se fait pour autrui.

Or ce qu’il y a en elle de spécifiquement catholique, c’est que la valeur de cette prière tient non seulement à ce qu’elle est une prière, mais surtout à ce qu’elle est faite par l'Eglise. En cela, il est vrai, l'Eglise catholique s’est faite héritière de ce qui l’a précédé. Mais elle utilise ce qui existait déjà pour des fins plus spéciales: ce qu’elle demande, c’est toujours, d’une manière ou de l’autre, la catholicisation de ceux pour qui elle prie, soit leur agrégation à la société des catholiques, soit au moins leur respect des valeurs catholiques. ,

Donc ce qu’il y a de sacramentel ou de quasi-sacramentel dans la prière pour autrui reçoit une application déterminée qui n’est que l'augmentation des valeurs spirituelles qu’elle possède ou cultive. Ceci du reste s'exprime dans le dogme de la communion des saints ou de la réversibilité des mérites: toutes ces valeurs sont communes à tous les catholiques et la prière publique ne fait qu’augmenter ce patrimoine commun au profit de tous et de chacun. Il y a donc non seulement un sacramentalisme collectif dans le sens du catholicisme, mais aussi une catholicisation dans un sens sacramentel, puisque cette mise en commun des biens spirituels est le résultat du culte.

De là ce fait remarquable: l'Eglise n’est pas seulement le résultat d’une mise en commun, elle en est aussi le principe. Ce ne sont pas seulement les individus qui, pour prier, constituent l'Eglise, c'est l'Eglise qui en priant rassemble les individus 2), Son action s'exerce plus sur celle des individus que cette dernière sur la sienne. Suivant le mot de Bismarck #2): chez les catholiques, le prêtre peut célébrer le culte sans communauté,

11) C’est pour cela que l'Eglise se recrute par vocation, non par choix individuel. Cf. REJECAC, Rev. Phil. 1902, D1229

12) Cité par Wizz, I, p. 224-295,

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