LA PRIÈRE POUR LES AUTRES
alors que chez les protestants, la communauté peut célébrer le culte sans prêtre.
En conclusion, la prière pour les autres dans l'Eglise catholique est faite d’abord par l'Eglise et c'est dans la mesure où l’on est catholique que l’on apprend à prier ainsi. Mais dans cette même mesure également on ne sort pas, au moins en ce qui concerne l'individu, d’une prière en quelque sorte mécanique, à laquelle on est entraîné par le milieu. 11 s’agit maintenant de ce qu'on fait lorsque l’on prie non seulement par catholicisme, mais encore par piété.
2. Nous n'avons pas à nous demander dans quelle mesure le fait de prier pour les autres peut ou non leur obtenir ce que l’on demande pour eux ou leur être utile. Maïs puisque la prière pour autrui implique le souci de son bien et puisque d'autre part cette prière est d’abord faite par l'Eglise, dans quelle mesure contribue-t-elle à développer en chacun les sentiments qui en sont le principe? N'importe quel théologien nous dira que la meilleure manière de pratiquer la charité est de prier pour les autres. Nous retournons la formule pour poser la question: la prière pour les autres est-elle toujours et nécessairement une charité?
Il semble en effet très possible qu'il y ait prière sans charité. Persuadé par l’enseignement que l’on a reçu de la valeur de la prière comme moyen de venir en aide, on peut oublier qu’il y a d’autres moyens et se dispenser de faire plus. En cette manière plus qu’en aucune autre, l'intention ne suffit pas et les meilleurs dévouements n’aboutissent à rien ou même sont nuisibles, s’ils portent à faux. Il faut comprendre très exactement quel est le bien d'autrui et pour cela le désirer très profondément. Y a-t-il toujours ce désir lorsque l’on prie pour autrui?
Or, d’une part la prière peut n'être qu'un désir assez vague, non une volonté réelle, désir qui alors se satisfait facilement par ses prières. D'autre part et surtout, elle risque de tourner le désir plutôt vers ce que les croyances catholiques indiquent comme bien que vers ce qui l’est réellement.
I1 semble donc que la prière pour les autres n'est un moyen de formation de la charité que si elle trouve déjà dans l’âme cette charité, tout au moins certaines prédispositions, puisque
la prière pour autrui peut-être très sincère sans s'accompagner d'efforts ou d’actes effectifs de charité. Là encore le catholicisme donne un cadre de formation, mais son action ne suffit pas: il y faut une collaboration, laquelle vient de celui qui reçoit cette formation. D’autre part, il reste incontestable que là où cette prédisposition existe, la prière peut favoriser un développement intense des sentiments et des actes de charité. Il est à penser qu’un Saint Vincent de Paul eût été moins charitable s’il eut été moins pieux, qu’il ait été charitable parce que pieux
ou pieux parce que charitable.
Sans définir donc si c’est en priant pour autrui que la piété devient charitable ou si c’est la charité qui en se mettant à prier devient plus pieuse, dans les deux cas, il y a développement collatéral et réciproque, parce que, pendant que le sujet se forme dans le sens et de la piété et de la charité, à côté de l’objet de la prière ou en lui, s’est constitué devant sa conscience un nouvel objet, ou mieux un nouvel aspect de cet objet, ce que l’on appelle le « prochain ».
Car voilà ce en quoi l'efficacité de la prière, en ce qui concerne la prière d’intercession, est certaine: elle pose une nouvelle réalité, le « prochain », très différente, soulignons-le, de ce que nous appelons « autrui »; et la différence consiste précisément dans la nature des relations dans lesquelles s’installe le chrétien par rapport aux autres.
« Les autres » en effet, dans la vie courante, sont essentiellement tout ce que nous ne sommes pas. Ils nous arrêtent ou nous contredisent, nous choquent ou nous blessent, tout au moins nous ignorent ou nous dédaignent. Ils sont en un mot pour nous des limites et des obstacles. De là vient ce sentiment parfois douloureux d’être condamné à une irrémédiable solitude, sentiment qui gâte les meilleures affections humaines, puisque personne n'est et ne peut jamais être vraiment un ‘alter ego, et que même ceux qui nous aiment le mieux semblent ne nous aimer que pour se retrouver eux-mêmes en nous.
De cet obstacle humainement insurmontable, la prière chrétienne trouve le moyen de triompher. Non qu’elle le supprime ; mais — et nous le verrons mieux à propos de la charité dans l'état de ferveur — ses semblables ne sont plus pour elle des