‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 64 sur 165 · L'ESSENCE DE LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

L'ESSENCE DE LA PRIÈRE

« autres » dans lesquelles elle se cherche sans pouvoir se trouver, mais ce « prochain » qu’elle cherche pour lui-même, essayant d’être telle qu’il puisse se trouver en elle. Le monde interhumain est ainsi complètement transformé, n'étant plus un monde d'individualités vivant pour elles-mêmes, mais un monde de « proches » vivant les uns pour les autres.

Tout au moins c’est ainsi qu’il apparaît aux yeux du chrétien quand il prie, parce que sa prière a posé devant lui un nouvel objet vers lequel il aspire et dont la demande est déjà un commencement de réalisation.

Donc là encore le rôle de la prière est de pousser la conscience en dehors et au-delà d’elle-même, puisque son objet est de désirer et de chercher tout ce par quoi ce qui est en dehors d’elle est autre qu’elle.

I1 apparaît donc de plus en plus que le problème de la prière, pour être saisi en ce qu’il a de plus essentiel, doit être vu dans la conscience de celui qui prie, à condition d'inclure dans cette conscience, non seulement ce qui en constitue la subjectivité, mais aussi et surtout son objectivité. On ne saura jamais ce que c’est que la prière, si on fait abstraction de ce à quoi elle s’adresse. Non pas sans doute que la représentation de celui qui prie soit l'explication de la prière elle-même. Cette représentation est au contraire embroussaillée, si l’on peut dire, de toutes sortes de résidus ou d’apports sociologiques ou psychologiques, qui font que le sujet en priant se fait de sa prière une idée qui est bien plus une interprétation qu’une donnée immédiate. Or, c’est cette donnée immédiate qu’il nous faut retrouver, pour y découvrir dans son essence même et l’acte de la prière et son objet. Nous avons donc à faire une correction analogue à celle du peintre qui s'efforce de retrouver dans la perception de ce qu’il dessine la sensation pure, déchargée de tout le surcroît que lui ont apporté les expériences postérieures et les souvenirs acquis : nous devons essayer de remonter en arrière dans cette éducation de la prière pour découvrir par

dessous les interprétations plus ou moins factices, la réalité profonde et immédiate de ce qu’elle est.

Or nous venons de voir que, soit dans la prière personnelle, soit dans la prière pour autrui, l’âme qui prie cherche à se transporter dans un monde nouveau, plus exactement dans une nouvelle spiritualité, pour s’y sentir délivrée des conditions ordinaires de la vie matérielle. Mais qu'est-ce que ce monde nouveau? S'agit-il d’une transformation de la matérialité de celui dans lequel nous vivons, de telle sorte que le croyant jouirait de ce privilège d'échapper aux lois qui le dominent et de n'avoir plus à supporter ni la maladie ni la souffrance ni surtout le passé? Faut-il croire que l'efficacité de la prière est telle que le croyant pourrait grâce à elle mettre en jeu des forces, dites surnaturelles, capables de contrebalancer les forces physiques que nous connaissons?

Les meilleurs parmi les croyants sont les premiers à nous dire que non. « Dieu ne nous a pas promis de nous dispenser de souffrir, lorsque nous le prions, mais de nous aider à souffrir. » C’est en substance ce qu'ils enseignent à peu près tous. Ainsi la prière a beau être rédemptrice aux yeux du croyant, elle ne fait pas sortir du monde, ni du monde matériel, ni du monde moral). Alors qu'est-ce que c’est exactement que la délivrance qu’elle apporte?

Pour nous en rendre compte, il importe de regarder de très près l'attitude de celui qui prie. Qu'est-ce qu’il y a en lui de plus essentiel?

L'Eglise, avons-nous dit, agit sûr l’émotivité pour amener l'individu à désirer certains biens, à rechercher certaines valeurs. Plus exactement elle dirige l’activité du désir et de la volonté vers ces biens et ces valeurs. Maïs elle ne produit pas elle-même cette activité. Il y a donc, lorsque l’affectivité religieuse se tourne en prière, deux éléments: un élément objectif, la valeur proposée qu'il faut atteindre et un élément subjectif, le désir que l’on en a, lequel dépend moins de la proposition que de la façon dont la proposition est acceptée. C’est le dualisme que

SJ Je ne te prie pas pour que tu les fasses sortir du monde, mais afin que tu les délivres du mal. » Jean, xvtt, 15. È

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