‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 65 sur 165 · L'ESSENCE DE LA PRIERE · texte numérisé non relu

L'ESSENCE DE LA PRIERE

hous avons signalé à la suite de nos précédentes analyses. Or plus il s’accentue, plus le fidèle se sent éloigné de ce qu’il désire, et plus la prière devient intense. Elle consiste alors à détacher de plus en plus l'individu de lui-même pour l’attacher à autre chose. Il nous faut donc étudier maintenant de quelle manière se forme et s'affirme ie rapport entre ces deux termes.

La prière commence par être un désir de possession. De plus, chez le fidèle ordinaire, ce désir s'accompagne, au moins aux débuts de sa vie de piété, d’une pénsée assez vague sur l'objet désiré: on ne sait bien pourquoi l’on prie que lorsqu'on a été formé à prier par l'éducation religieuse. Le but de l’enseignement est justement de préciser la pensée de cet objet, pour en fortifier le désir. Tel est par exemple le rôle des formules de prière: elles sont des « actes » de foi, de contrition, etc, pour qu’en les récitant on arrive à mieux savoir ce qu'est la foi ou la contrition et pourquoi il faut l'avoir. En même temps la conscience se précise, elle aussi: à côté de l’émotion ressentie, s'affirme un besoin de la ressentir à nouveau, besoin que l’on rapporte au même objet.

Or, à mesure que la valeur est de mieux en mieux comprise, elle domine de plus en plus la conscience. Au lieu d’être une valeur à posséder, elle devient une valeur à réaliser, une règle ou une loi au lieu d’être une richesse. (On l'avait d’abord aimée pour en jouir; puis, à mesure que la piété se développe, les conditions de cette conquête occupent de plus en plus le premier plan de la conscience. Il arrive par suite que les moyens de réalisation du désir, efforts, mérites, etc., deviennent le but de ce désir. De même que l’avare qui aime d’abord l'argent pour les jouissances qu'il peut lui procurer, finit par l'aimer pour lui-même. de même le fidèle qui aime sa prière comme moyen d'obtenir les biens surnaturels qu’il convoite, finit par aimer la piété pour elle-même. Seulement il y a cette différence capitale qu'ici le progrès se fait, non pas parce qu’on s’est attaché au plaisir de la possession plus qu’à la possession elle-même, mais parce qu’au contraire on aime la recherche plus que la . possession. C’est pourquoi l'essentiel de la piété, telle qu’elle est développée par la forme sociale de son éducation, est une éoumission, non un désir personnel; plus précisément le désir

personnel se change en soumission: à mesure qu'on est plus pieux, on aime l’objet de la piété, plus pour lui-même que pour ce qu’on y trouve. Aussi bien l'éducation de la piété a-t-elle pour résultat de transformer la prière-demande de biens matériels d'abord, puis de biens spirituels ensuite, en une ph moyen de perfectionnement.

Par suite le désir ainsi orienté devient à la fois une volonté et une impuissance. Il y a d’abord une volonté de plus en plus précise, à mesure que l’enseignement détermine l’objet du désir, et de cette volonté procède la prière d’action sur soi ou sur les autres. Mais il y a aussi un sentiment d’impuissance, d’abord parce que la End n’a pas été formée par l'individu lui-même, mais s’est petit à petit imposée dans la forme qu’elle a prise de l'extérieur, ensuite et surtout parce que l'objet de cette demande est apparu de plus en plus comme une réalité dont on a senti très vivement la différence d'avec ce qui existe. Plus le désir est intense, plus l’impuissance est fortement sentie: l’objet étant de plus en plus valorisé, il apparaît de plus en plus sans commune mesure avec le reste. C’est ce qu'exprime ces deux idées couramment reçues en spiritualité, bien qu’assez contradictoires: il faut se faire violence, même pour prier, et pourtant la première démarche de la prière ne peut se faire sans une grâce d’en-haut. Ceci correspond très bien à une réalité psychologique: on est poussé vers les valeurs pieuses plus qu’on y va de soi-même et cependant il faut se donner la peine d’y aller.

Il se produit alors un conflit plus ou moins douloureux entre ce désir et cette impuissance, plus exactement entre l’influence subie et l’action pour y répondre, entre l’attirance de l’objet et son éloignement. Sans doute ce dualisme n’est pas spécial à la vie de piété. Video meliora proboque. C’est qu’aussi bien l'impulsion morale vient à chacun du dehors, à savoir de la société en général. Ici cette société est beaucoup plus particu- . lière. Le secours qu’elle donne prend donc une forme plus spéciale: on se rend mieux compte que c’est un secours; et comme elle demande plus que la simple vie morale, on se reñd mieux compte aussi que la difficulté est plus grande.. De plus le Bien désiré l'est beaucoup plus vivement que jamais ne l’est

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