‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 66 sur 165 · Ê L'ESSENCE DE LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

Ê L'ESSENCE DE LA PRIÈRE

le Devoir, parce que ce dernier s'impose plus qu'il n’attire. De ce conflit sort la prière, le cri vers Dieu, l'appel angoissé, plus ou moins passionné suivant l’émotivité de chacun: « Mon Dieu, ayez pitié de moi; je ne suis rien, je voudrais, je ne puis pas. »

Il peut y avoir de la faiblesse dans ce sentiment. Mais il faut soigneusement distinguer le cas où cette faiblesse est positive, venant d'une tonalité psychologique inférieure, et celui où elle est négative, venant d’une valorisation très forte de l'objet de la piété. Dans le premier, soit parce que le sujet est trop étroitement sous la dépendance de son milieu et donc subit fortement le prestige des idées qui lui sont proposées, soit parce que sa réaction personnelle est très faible et qu’en conséquence la valorisation des idées de piété résulte de cette faiblesse, soit parce que devant les affirmations de cet objet sa conscience se trouve désarmée et incapable de réflexion, les valeurs s'imposent tyranniquement, se changent au besoin en idées fixes. Alors nous sommes dans un cas plus ou moins pathologique et nous n'avons pas à nous y arrêter ici.

Mais dans l’autre, il s’agit de valeurs qui s'imposent par elles-mêmes, devant lesquelles le sujet réagit fortement, mais se sent cependant dominé, parce qu’il voit très clairement, plutôt qu’il ne la subit, leur force. C’est alors très volontairement qu’il s’y soumet, et très consciemment, mais non douloureusement qu’il reconnaît son impuissance.. Et il y a dans ce cas vraiment prière.

La prière est donc une sorte de sursaut en un sens désespéré pour s’élancer dans un autre monde qui lui paraît infiniment meiileur et surhumainement élevé, monde dans lequel la conscience ne se sent plus prisonnière, parce qu’elle n’est plus un effet, mais un principe. Ce qui fait l’objectivité de cet effort, c'est précisément l’altérité de ce vers quoi il tend, par rapport à ce que l’on possède. Mais cette altérité va jusque-là qu’il n’y a entre les deux mondes aucune commune mesure. Ce que l’on trouve par la prière et qui délivre du monde, c’est une spiritualité pure, dans laquelle on essaie d’échapper aux nécessités de la matière par cette sorte de quatrième dimension de la vie spirituelle, dans laquelle, tout en restant assujetti aux conditions matérielles de la vie, on ne sent plus combien

elles pèsent, à peu près comme un prisonnier qui se délivre de sa captivité, non pas en franchissant les murs de sa prison, mais en développant l'intensité de sa vie intérieure au point de ne plus se sentir enchaîné. ne

Pour parler plus précisément, au lieu de la conscience psychologique, qui n’est que l'expression subjective des impressions subies de l'extérieur et par laquelle l’homme se sent beaucoup plus enfermé dans un monde qui le fait souffrir de tous côtés qu’agissant dans la pleine liberté de ses forces, c’est la conscience pure de sa propre activité, partant du fond de l'être, objectivité immanente vers un objet transcendant, subjectivité d'action et non de passion, activité d'amour et non de connaissance. Elle n’est donc pas le résultat de la rencontre d’un objet et du sujet, le premier agissant sur le second pour lui faire rendre ce que celui-ci peut rendre; elle est au contraire le principe d’un élan vital, pour parler comme Bergson, dans lequel l’objectivité et la subjectivité sont deux aspects divers, mais ne font qu’une seule et même réalité, un peu comme le sens musical d’un artiste n’est pas distinct de la musique qu’il exécute. C’est pour cela qu’elle est libre et même créatrice; seulement ce qu’elle crée, c’est moins une chose que sa propre vie, puisqu'elle est la tension de tout son être vers une plus grande réalité d’être {{).

La prière est donc un drame intime qui se joue dans les

44) La difficulté du problème vient précisément de ‘ce que l’on veut réduire une telle activité à la forme des autres activités humaines, alors qu’elle en est toute différente.

Car évidemment, un tel mode d’être ne répond plus du tout aux conceptions que peuvent nous fournir les existences matérielles. Ni la vie religieuse ne ressemble à la vie psycho-physiologique, ni à plus forte raison les croyances n’ont le même rôle que les connaissances pour la vie pratique, A vouloir traiter les premières comme les secondes, on ne peut donc plus saisir la différence capitale qui sépare ces deux formes de la conscience.

On en arrive alors au dilemme suivant:

ou bien les idées religieuses sont dans la vie psychologique le prin-: cipe de la vie religieuse, et alors il faut de toute nécessité, pour maintenir celle-ci, constater la vérité de celles-là, de même qu’on n'accepte une méthode d'hygiène que si l’on a reconnu l'exactitude des principes qui l’ont inspirée: la religion dépend alors des croyances. ou bien ces idées apparaissent comme l'effet de l’activité psycho: logique ou sociologique, laquelle sera alors jugée une action à vide,

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