L'EXPÉRIENCE DE LA PRIÈRE
consciences entre le moi et un non-moi, drame d’autant plus tragique que le non-moi, tout en étant une limite, se fait aussi parfois — et même le plus souvent — une séduction. L’homme qui se renferme en lui-même, s’y trouve ordinairement entraîné par le désir de posséder jalousement des biens qu’il a voulu s'approprier, sans se douter qu’il en devient ainsi l’esclave plutôt que le maître. Par la prière au contraire le moi est vainqueur de ce qui le limite, parce qu’au lieu d’y voir son bien, il y a vu les bornes de son être et parce qu’en se donnant, il trouve le moyen de se développer en dehors de ce qui l’enchaîne. C’est l’une des formes, et non la moins vive, du drame du coeur humain, en quête à la fois de la liberté et de l’amour, et impuissant par lui-même à trouver l’un et l’autre, parce qu’il croit les trouver tous les deux dans la possession, laquelle, en étant le contraire de l’amour, devient le principe de son esclavage. Il faut pour que le moi se réalise qu’il se renonce; il doit être conquis par mieux que lui pour être vraiment maître de lui: il n'aime que s’il se donne.
Cette tâche, la prière prend sur elle de l’accomplir. La piété a mis devant la conscience un objet transcendant qui apparaît comme la suprême réalité, mieux encore comme la rédemption des réalités matérielles. Il n’y a plus qu’à tendre les mains vers lui. Mais plus on l'appelle et plus cette trans: cendance s'éloigne, puisque c’est cet appel lui-même qui est le principe de cette transcendance, de telle sorte qu’au lieu de s’évanouir dans la possession, la conscience se développe vers une plus grande intensité d’être.
produisant des croyances comme autant d’épiphénomènes, de même que la démence produit toutes sortes d’illusions ou d’hallucinations: les croyances viennent alors de la religion.
Or ni l’une ni l’autre de ces positions n’est tenable, la première parce que la plupart des croyances devenant sujettes de la critique historique ou philosophique, c’est-à-dire en tous cas, scientifique, ne peuvent résister à l’épreuve pour laquelle du reste elles ne sont pas faites, la seconde parce qu’alors le fait religieux devient une inutilité complète dans la vie humaine, ce qui est peu compatible avec son universalité. .
Mais dans les deux cas, on a fort mal posé le problème parce qu’on a assimilé, d’une manière plus ou moins a priori, la conscience reliigeuse à la conscience psychologique, la croyance à la connaissance, la prière à l’action pratique.
I1 peut arriver sans doute que l’âme, quand elle se sent ainsi tout entière tournée vers son Dieu, finisse par voir tellement qu’il est à elle qu’elle en oublie qu’il est Dieu et ce n’est plus qu’elle-même qu’elle cherche. Alors sa rédemption devient complètement illusoire; et le sociologue ainsi que le psychologue — d’accord du reste avec le théologien ascétique — peuvent dire qu’il n’y a rien de plus en tout cela qu’une activité réductible aux formes communes de l’activité humaine. On aura beau parler d’expérience religieuse : on ne fera dans ce cas que l'expérience d’imaginations dites religieuses. Maïs alors on sort de la piété vraie et nous n’avons plus à nous en occuper.
Si au contraire le mouvement continue, la prière n’a été que la première démarche et l'introduction dans ce nouveau mode d’être dont nous parlions tout à l’heure. La transposition de la conscience est devenue définitive, mais nous ne sommes encore qu’au commencement. C’est alors que l’on peut parler réellement d'expérience religieuse; mais nous n’en avons que le début. Nous en savons assez pour voir qu’une telle expérience n'est pas réductible aux autres expériences, que s’il y a une prière priée, qui ne serait qu’un simple fait social ou psychologique, puisque ce ne serait que le résultat des influences subies ou un aspect illusoire de la conscience ordinaire, il y a une prière priante qui est tout autre chose. C’est elle qui nous introduit dans l'expérience religieuse. Qu'’est-ce donc que celle-ci et qu'est-ce qu’elle nous fait atteindre?