‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 68 sur 165 · LA PIÉTÉ DANS L'AME · texte numérisé non relu

LA PIÉTÉ DANS L'AME

.Dans ce qui précède nous avons Pois ceci:

D'abord la société religieuse présente à son fidèle un objet — rite sacramentel et thème de doctrine — qui devient, à mesure que le fidèle s’y prête, principe de sentiment religieux: dans et par cet objet le fidèle arrive à une attitude à la fois soumise et libre, par laquelle il accepte de diriger sa vie en vue de cet objet et trouve dans cette acceptation le salut de cette vie. Il y a donc un dualisme nettement affirmé entre lui et cet objet; et c’est pour cela, nous l’avons vu, qu’une étude sociologique, qui se borne à constater l’influence exercée par la société sur l’individu, est insuffisante à nous rendre compte du phénomène, et qu’une étude psychologique n’y suffit pas non plus, puisque cet objet, tout en requérant, pour être vraiment objet de piété, la collaboration du sujet, informe celle-ci et la détermine telle qu’elle est. Et d’autre part ce dualisme tend à se résorber, en ce sens que la vie de piété cherche à devenir toute la vie de l’âme pieuse, au point que ce qui en est l'objet veut en devenir en même temps le principe. Vivo jam non ego. À

Nous nous trouvons donc devant un phénomène très origi- “at tout autre que celui de la connaissance vulgaire ou scientifique, autre également que toute appréhension d’un objet quelconque, soit moral, soit esthétique. Ce qui en fait l'originalité, c’est d’abord que, contrairement à ce qui se passe dans la connaissance, l’esprit ne cherche pas à conquérir, mais à être conquis, puisque, quand il prie, son désir se transforme en soumission. Alors que dans le fait moral la conscience est limitée

dans son activité, ici elle se sent élargie, parce que son objet, si différent qu’il soit d’elle-même, la transcende sans la contraindre, mais au contraire en la délivrant. Enfin, si dans la contemplation esthétique, le sujet se trouve porté hors de luimême et s’oublie avec tout ce qu’il a de particulariste et d’individualisé, le même oubli se trouve réalisé dans la piété, mais avec cette caractéristique importante que c’est cet oubli qui amène la rencontre avec l’objet religieux, au lieu que ce soit cette rencontre qui provoque l'oubli.

Ainsi l’objet n'existe sans le sujet ni le sujet sans l’objet. Plus précisément, il n’y a pas du tout entre l’un et l’autre relation de principe à effet, ni dans un sens ni dans l’autre, mais au contraire une sorte d'identité de fôrme, qui n’empêche en rien la dualité de la connaissance que l’on en a. Mais, alors que dans le reste de la vie psychologique la conscience a pour rôle de résorber le dualisme, la connaissance étant l'adaptation aux formes de notre esprit de l’objet qu’elle rencontre, ici, quand l'objet est présenté, le rôle de la conscience est d’acctentuer la transcendance. En tant que conscience pieuse, elle n’est pas provoquée par la rencontre avec l’objet, puisque la présentation sociale ne suffit pas à former la piété; c’est elle au contraire qui transforme la mise en rapport en une véritable relation. On ne commence pas par sentir l’objet pour ensuite agir envers lui: c'est cette action elle-même qui le pose comme objet.

C'est du reste pour cela que le phénoméniste qui ne voit que les actes du sujet, tout comme le théologien qui ne traite que de la nature de l’objet, ne peuvent résoudre le problème qui va maintenant se poser pour nous ch

1) C’est justement pour éviter ces deux points de vue que nous ne parlerons en aucune façon de ce qu’il y a de « subconscient » dans la piété. L’expression est du reste très équivoque: elle peut désigner des tendances propres à l'individu aussi ‘bien que celles qui lui viennent du milieu social; elle peut se rapporter à des automatismes qui ne font pas plus partie intégrante de la piété que l’habile doigté d’un pianiste ne fait partie de la musique et elle peut se rapporter encore au fond même de l’activité pieuse.. De plus certains en font une sorte d’entité psychique par laquelle ils pensent expliquer les faits psychologiques, ce à quoi ils réussissent à peu près comme les médecins de Molière avec la vertu dormitive de l’opium. Ce serait du reste en faire une sorte d’organe spécial de l’âme, alors

Pour le premier en effet, il n’y a pas de problème. La piété est un simple état psychologique ou une suite d'actions dont il cherche à définir le déterminisme et dont la spécificité pieuse est l’épiphénomène. Mais alors ce fait se trouve « en l’air » et n’est plus qu’une activité à vide, ce qui est contraire à tous les témoignages des âmes pieuses, sans parler même du vice de méthode qui consisterait à chercher du déterminisme avant de savoir si la piété peut se réduire à une relation de cause à effet.

Pour le second?}), la solution est toute trouvée: la piété est la connaissance d’un objet qui en donne l'explication, et il n’y a plus qu’à poser à côté et au-dessus de la vie psychologique une réalité spirituelle censée d’une autre essence ou d’une autre nature, dont on affirmera l'influence, sans pouvoir du reste ni expliquer ce qu’elle est, ni préciser comment elle agit. Mais alors on s’enferme dans un cercle vicieux, puisqu'il n’y a vision de cet objet que s’il y a piété et qu’on ne le connaît que si on Va d'avance jugé.

Dès lors au contraire qu’on a vu que le phénomène de la piété ne se résolvait pas dans une psychologie à vide, analogue, toutes proportions gardées, aux rêveries des hallucinés, et dès lors qu’on se rend compte en même temps qu’il n’y a pas d’objet de piété là où il n’y a pas de piété, on ne peut plus se contenter d'en faire une analyse phénoménale ni d’en étudier une expli-

que ce n’est en réalité que le caractère de l'activité psychologique; et il y aurait beaucoup plus de raisons de parler d’épiphénomène à propos de cet inconscient qu’à propos de la conscience. Cf. DUMAS, Psych., I, p. 203, n. 14

M. SzGonp semble se placer à ce même point de vue lorsqu'il se refuse (p. 319) à étudier « la réalité de la subconscience » et veut exprimer « celte subconscience sous les formes vécues qu’elle affecte dans les expériences des âmes qui prient », c’est-à-dire « des états de la vie de prière tels qu’ils apparaissent aux mystiques eux-mêmes »; sous prétexte d'éviter une définition ontologique du subconscient, il le traite cependant comme une chose ou un objet de connaissance, alors que ce serait plutôt un sujet.

I1 faut donc résolument poser la question en termes différents, ne pas chercher ce qu’il y a en nous (Cf. Dumas, Psych., IE, p. 505), mais ce qui se fait et distinguer nos actes avec leurs vraies causes et leurs vraies fins de la représentation que nous en avons, laquelle procède toujours plus ou moins et de nos habitudes et de notre milieu.

2) Cf. MARECHAL, Psych. des Myst, première partie.

cation théologique. C’est sur un autre terrain que se pose le problème véritablement philosophique: qu’est-ce qui donne une consistance propre à ce phénomène objectivo-subjectif?

Il ne faut donc ni réduire la piété à son contenant social ou psychologique, ni se contenter de son contenu normatif ou idéatif, puisque dans les deux cas on supprimerait ce par quoi il est relation et donc son essence. Qui plus est, on le « chosifierait » et on en méconnaîtrait la véritable spiritualité. -

Mais si l’on ne veut ni fermer la porte derrière soi en réduisant la piété à des faits d’autre nature, ni la fermer devant soi en s’attachant à des solutions prématurées, il faut prendre le phénomène dans son intégrité, tout en n’y voyant qu’un phénomène, c’est-à-dire tenir compte de son objet, sans oublier que cet objet, en tant que tel, dépend autant de l'acte de voir que de ce qui est vu, et de sa subjectivité, mais en tant qu’elle est vision de cet objet. En un mot, c’est une « expérience » qu’il faut étudier, l’ « expérience religieuse ». Seulement c’est philosophiquement et non religieusement qu’il faut l’étudier. Ce point vaut d’être précisé.

Qu'est-ce en effet qu’on appelle expérience religieuse? La plupart du temps on désigne par là un ensemble d'événements psychiques, par lesquels une âme est amenée, en conséquence de ce qu’elle ressent, à prendre telle ou telle position religieuse. Elle dit alors qu’elle a expérimenté certaines croyances ou qu’elle en a constaté, par cette expérience, la vérité, ce qui sans doute signifie que leur essai, au sens scientifique du mot, a donné le résultat qu’on en attendait. RARES

Qui ne voit qu’une telle expérience ne vaut et ne vaudra jamais que sur le terrain proprement religieux et donc que, du point de vue proprement philosophique, elle est nettement irrecevable? ei

Sans insister même sur le fait que la plupart du temps les Croyances ainsi « expérimentées » sont examinées à la lumière des conclusions auxquelles elles sont censées aboutir et qui en sont en réalité le principe — c’est d’après les opinions que l’on

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