LA RELIGION JUIVE
leur Dieu, leur recommandant la résignation en vue d’un avenir qui ne pouvait pas ne pas réaliser les espoirs trompés dans le présent. Au lieu de changer la religion en une discipline de pensée, comme ont fait les penseurs grecs, ils l’ont ainsi changé en une discipline de vie, si bien qu'entre morale et religion un lien s’est établi, qu’on ne trouve peut-être nulle part ailleurs avec autant de force.
À vrai dire, ces résultats ne furent pleinement réalisés que pendant et après l'exil. Il semble bien certain que si la déportation n’a pas tué la confiance d'Israël en son Dieu, c’est que déjà les prophètes avaient vu en lui autre chose qu’une divinité purement nationale. Les souffrances de l'exil favorisèrent ce développement de la religion en profondeur. Aussi lorsque plus tard des influences étrangères vinrent s'exercer sur la pensée et la mentalité des Juifs, le fond de ténacité et de confiance invincible se maintint malgré tout. Au lieu de mettre, comme les Grecs, l’âge d’or dans un passé mythique, grâce aux prophètes, on le mit dans l’avenir et c'est pourquoi le judaïsme a survécu et a prolongé son existence même au-delà du christianisme, qui en est sorti.
3. On sait que l’événement fondamental des débuts du postexil fut l’établissement d’une législation politique, sociale et religieuse *#), d’une Loi. De plus le judaïsme commença à se répandre à l'étranger, et de nombreux groupes s’y organisèrent en dehors de l’influence directe des prêtres. Enfin, les « pieux », que le mouvement macchabéen avait suscités, se séparèrent de l’autorité sacerdotale 6), à mesure que celle-ci prit un rôle plus politique que religieux. En conséquence, la piété se laïcisa, ce tournant vers la Loi plus que vers le Temple, et la vie reli-. gieuse se transporta dans les synagogues avec une nouvelle liturgie: lectures de la Bible 7), prières en commun plusieurs
fois par jour, etc. 8).
35) Cf. Loisy, Rel. d’Isr., p. 191-205; BousseT, Judentum, p. 69 sqq.
36) Cf. BousseT, Judentum, p. 193; DENNEFELD, p. 58-60.
37) D’où l'institution des scribes et docteurs de la Loi, qui eurent dans l'opinion du peuple un prestige très supérieur à celui des prêtres.
38) Ainsi apparurent une nouvelle valeur; la doctrine (plus juridique, il est vrai, que théologique; cf. BOUSSET, Judentum, p. 153,
4 Mais à l'étranger, le judaïsme ne put pas ne pas subir l'influence des autres cultures. L’hellénisme en particulier introduisit en lui le goût de la pensée et de ce qu’on appela la « Sagesse », très différente sans doute de la science, puisqu’elle s’appliquait surtout à la vie morale. mais différente aussi de la piété, puisqu'elle était réflexion plus que sentiment. De nouvelles tendances se firent jour et donnèrent naissance à toute une littérature mi-critique, mi-religieuse: le livre de Job, soulevant le problème de la souffrance du Juste, l’Ecclésiaste, proposant une sorte d’épicurisme pratique, les Proverbes, essayant d'adapter la morale juive à la pensée grecque ainsi que l'Ecclésiastique, la Sagesse, ouvrage surtout philosophique.
5. Enfin ce qui acheva la préparation du christianisme, ce fut le messianisme. Sous sa forme eschatologique, il fut une dérivation de l’orgueil national. Mais cette foi en la nation devint en même temps, par suite de l'introduction de certaines notions cosmologiques ou mythologiques, l'espérance d’un renouvellement du monde entier, dans lequel Israël aurait la première place. Alors la-piété juive se détacha de plus en plus du présent pour se tourner vers l’avenir; et en même temps l’âme pieuse se mit à espérer pour elle-même les destinées que la religion promettait à la nation. C'est pourquoi les idées de rétribution future, de jugement et de résurrection prirent un développement considérable. La religion d’Israel devint petità petit une religion de salut.
C’est à ce moment qu’apparut l’idée d’un Roi-Messie instaurateur du monde futur, idée assez imprécise dans sa forme : tantôt il est le juste souffrant, comme dans le second-Isaïe, tantôt il est Fils d’' Homme, souverain Juge, comme dans le livre de Daniel; mais idée très puissante par la conviction dont elle était le principe.
L'on en est arrivé ainsi à un sentiment extrêmement complexe, fait de nationalisme et d’individualisme, de fierté d’être: juif et de crainte de ne pas mériter de l’être, de confiance et de
mais contenue dans un livre: le canon date à peu près de cette époque); une nouvelle tendance: la piété par soumission; et une nouvelle forme de vie religieuse: la fréquentation des offices. De tout cela le christianisme héritera plus tard.
pessimisme. Cette complexité elle-même fut des plus favorables à la transformation, grâce aux mystères, de la piété juive en piété chrétienne.