III
Or, pour étudier à ce point de vue l'expérience religieuse, nous devons au préalable résoudre une question qui se pose inévitablement. Nous ne pouvons en effet disposer que du témoignage de ceux-là même qui éprouvent ces états de conscience. Dès le début nous avons jugé nécessaire de ne pas accepter
d'emblée et sans critique ce témoignage. Mais dans quelle mesure et suivant quelle méthode pouvons-nous et devons-nous nous en servir?
Ces témoignages présentent un aspect toujours plus ou moins théologique. Plus exactement, ils sont exprimés en fonction des opinions religieuses de ceux qui ont fait cette expérience, opinions qui leur servent de moyens d’explication. Or nous sommes dans l’absolue nécessité de faire abstraction de toutes notions présupposées, tant pour éviter toute pétition de Principe que pour en tirer la substance proprement philosophique: ce sont des données du problème: il ne faut pas les négliger; mais il ne faut pas non plus les prendre pour des solutions de ces mêmes problèmes. Il y a donc lieu de chercher, pardessous l'apport des conceptions propres au sujet, la donnée immédiate de la conscience dans toute sa pureté.
Nous savons déjà que ces témoignages sont l'expression de certains états émotionnels rapportés par l’âme pieuse à certaines représentations, que nous avons définies plus haut, provisoirement, comme des objets-valeurs. En effet, à prendre l’objet de la piété tel qu’il est présenté par la société religieuse, il semble qu’on peut voir en lui une ou des réalités jugées supérieures à toutes autres et vers lesquelles le fidèle doit de préférence tourner son affectivité, de façon que dans le jugement qu’il porte à leur sujet, l’attribution de telle ou telle qualité à l’objet corresponde exactement à l’acte psychologique par lequel il comprend ou accepte cette attribution. Nous sommes donc devant des jugements de valeur. Ne serait-ce pas en tant que tels qu’il convient d'exploiter les témoignages fournis par les âmes pieuses ?
Par là on saisit en effet une part importante du fait psychologique de la piété, à savoir la base affective qui est dans la conscience. Sans doute cette base affective n'existe pas toujours: les valeurs proposées par la société religieuse peuvent être acceptées en principe par l'individu sans que celui-ci éprouve réellement le sentiment qui en est la base, Mais alors il n'y à pas vraiment piété, ce qui nous invite encore plus à examiner
les idées en tant que valeurs, c'est-à-dire dans la base affective qui en est la condition essentielle.