‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 71 sur 165 · LES VALEURS DE LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LES VALEURS DE LA PIÉTÉ

De ce point de vue nous pourrons distinguer *) les valeurs appréciées comme bonnes, les non-valeurs appréciées comme neutres, les contre-valeurs appréciées comme mauvaises, expressions qui nous paraissent préférables à celles de valeurs positives, nulles ou négatives *), parce qu’elles soulignent davantage que ces différents caractères sont, non pas dans la qualité de ce que l’on juge, mais dans celle de l’affectivité s’exerçant dans un sens conforme, étranger ou contraire à l’objet proposé.

De plus on peut faire entrer en ligne de compte le mode de cette affectivité, suivant que cette base affective est surtout émotionnelle — lorsque le sujet est dans un état agréable ou pénible — ou surtout inclinative, lorsqu'il est porté à agir d’une façon ou de l’autre. Encore faut-il dans ce dernier cas se rendre compte que l’inclination tend surtout ou bien vers la jouissance qu’on peut avoir à posséder l’objet — tendance centripète — ou bien vers l’action du sujet — tendance centrifuge. I1 va sans dire du reste que tout cela est en pratique toujours plus ou moins mélangé.

Mais une telle méthode suppose que l’objet de la piété n’est qu’une valeur. Or, il n’est tel que dans la mesure où il est présenté par la société religieuse, qui en fait une sorte d’étalon de la vie spirituelle ou, si l’on veut, une monnaie courante capable d’enrichir en piété ceux qui savent la gagner. A partir du moment où cet objet est saisi par l'individu, peut-on encore parler de valeur au sens propre et exclusif du mot?

C’est qu’en effet le plus souvent les jugements de valeur sont une sorte de placage d’origine ou de caractère psychique ou social, surajouté à des jugements d'existence déjà connus.

3) Nous ne croyons pas nécessaire de tenir compte des prévalences (GogLor, Valeurs, p. 26-30). En piété toute valeur autre que les valeurs pieuses est une non-valeur ou une contre-valeur: ce qui est autre chose que Dieu ou ce qui lui est inférieur peut avoir de la valeur comme moyen d'aller à Dieu, mais ne peut pas avoir une valeur inférieure: s’y arrêter, ce serait s'arrêter dans la piété, Dieu est jaloux et ne veut point de partage.

4) On pourrait distinguer encore, comme la fait M. GogLor, outre les valeurs absolues (cf. plus loin), la valeur-fin et les valeurs-moyens, celles-ci ne valant que par leur cortélation avec les premières. Mais la base affective est la même: c’est pourquoi si la distinction est importante lorsqu’on fait la logique des jugements de valeur, elle l’est beaucoup moins lorsqu'on fait de la psychologie.

Une chose n’a de la valeur ou n’est une valeur qu’en vertu de sa relation accidentelle avec celui qui juge ou qu’on a appris à juger.

Ici au contraire la valeur n’est plus extrinsèque à l'objet: c'est au contraire dans la mesure où on juge qu’elle lui appartient intrinsèquement qu'il y a piété proprement dite). De là cette conséquence très importante: la véritable base affective des valeurs de la piété est plus encore dans l’objet que dans sa présentation sociale ou même dans l’état psychologique qui l’a pris comme objet. Celui-ci sans doute est nécessaire à la constitution de la valeur, mais cette constitution ne se fait ni par rapport à une norme quelconque ni par rapport à un besoin ou à un désir. Un sacrement ne vaut sans doute pour un fidèle que dans la mesure où il l’apprécie; mais s’il l’apprécie, c’est toujours pour lui-même, pour ce qu’il est, non pour ce qu’il permet d’avoir ni pour ce qu’il fait faire. Ceci vient de ce fait qui nous a paru fondamental: l’âme religieuse n’est ni contrainte lorsqu'on lui présente cet objet. ni créatrice de cette présentation ou de la valeur de l’objet: elle l’accepte parce qu’elle l’a trouvé et elle l’a trouvé parce qu’elle l’a elle-même cherché.

La valeur de l’objet religieux est donc immanente à son existence et son existence indépendante de sa valeur. On n'est placé, ni dans le monde des existences matérielles, 1à où il n’y a que des choses, ni dans celui des valeurs subjectives 6), là

5) On pourrait, il est vrai, aborder la question en parlant de Valeurs en soi (par exemple la Perfection) qui ne seraient pas des valeurs par rapport à quelqu'un (GoBLor, Valeurs, p. 20, 24) et de là arriver au problème posé par la piété. Mais si leur valeur découle de leur existence et non leur existence de leur valeur, si par elles on atteint l’action de l’Etre plutôt que l’être de PAction, si en un mot on peut parler de réalisme à propos d’elles, peut-on encore dire qu’elles soient des valeurs au sens propre du mot? ne sont-elles pas plutôt de véritables réalités et n'est-il pas de meilleure méthode de les étudier, non pas abstraitement en tant que valeurs, mais concrètement, en tant que réalités dont on fait l'expérience et dans l’expérience qu’on en fait? à

6) C’est de ce point de vue que l’on a voulu donner à l’idée de « valeur » le premier rôle en matière de philosophie religieuse et qu'on a dit que le rôle de la religion consistait non « à comprendre le réel, mais a en déterminer la valeur CHÔFFDING, Religion, p.. 6) Conception dérivée de celle de Ritschl, qui a voulu voir dans les idées religieuses surtout leur utilité pratique ou morale, et de celle de Schleiermacher, qui a mis l'essentiel de la religion dans l’état affectif.

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