GOMMENT SAISIR L'OBJET
où il n’y a que le bien et le mal. Nous sommes dans un monde spécial où l'être et le Bien se confondent, parce que, ce qui existe, au lieu d’être une limite aux autres êtres, prolonge en quelque sorte l’être des autres et ce qui est Bien, au lieu d’être désiré, est réalisé. |
‘Si maintenant nous en revenons au témoignage des âmes pieuses relatif à l’objet de leur piété, il nous apparaîtra que, pour en connaître la donnée immédiate, il ne pourrait suffire de rechercher dans ce qu’elles nous disent quelles sont les valeurs ajoutées par elles à leurs conceptions. A prendre celles-ci pour leur contenu, nous risquerions, nous l’avons vu, de transformer des idées théologiques en conclusions philosophiques au prix du cercle vicieux déjà dénoncé. A les prendre comme concepts de valeurs, nous en reviendrions à un subjectivisme très voisin du phénoménisme, lui aussi déjà dénoncé, puisque tout se réduirait pratiquement à la pure affectivité. Il nous faudra donc chercher, par-dessous les expressions plus ou moins théologiques dont elles peuvent se servir, et leur action réelle et la réalité dans laquelle cette action les transporte. En d’autres termes, il nous faudra voir quel être elles y trouvent et comment elles l'y trouvent, creuser ainsi jusqu’au fond de leur conscience, jusqu’à ce qu’il y a de plus réel dans l’être nouveau acquis par leur piété.
Donc, précisément puisqu'il s’agit d’un fait de conscience pure et non de conscience psychologique, c’est-à-dire non de l'expression d’une activité psychologique, émotion, sensation ou désir, mais de l’appréhension directe d’un objet, c’est cette apparition et cet objet en ce qu’elle et lui ont de plus original, qu’il faudra saisir. Mais comment le faire?
Il est important de préciser ici le rapport entre l’activité affective et la conscience que l’on en a Celle-ci n'est-elle qu’une traduction en termes d’intellection ou contribue-t-elle De toutes façons, la « valeur » a son principe dans le sujet, non dans
l'objet, alors que l’acte religieux nous est apparu jusqu'ici et nous apparaîtra de mieux en mieux comme essentiellement objectif.
208 QUESTIONS DE MÉTHÔDE
dans une mesure plus ou moins grande à modifier la nature de l’affectivité? Puisque nous voulons voir dans la conscience autre chose qu’une suite d'états ou d’actes, qu'est-ce qu’il y a en elle de plus que dans le simple fait affectif en tant que modification physiologique ou psychologique? R
D'abord toute conscience d’un acte ou d’une émotion suppose une confrontation de l’état présent avec tout le passé psychologique ?) : on est d’autant plus conscient de ce qui se passe en soi qu’il s’y passe davantage d'événements psychologiques #) et la vie est d'autant plus automatique qu’elle est plus réduite Ÿ). De plus la richesse des expériences d’autrefois facilite l’arrêt et la réflexion sur le présent: or, c’est précisément par cette réflexion que l’acte de conscience inclut le passé dans le présent, de telle sorte que la conscience est à chacun de ses actes une attitude synthétique et originale 10). Ainsi l’on peut et l’on doit définir cette attitude, moins par les matériaux qui la constituent (souvenirs, impressions subies, etc.), que par la forme spéciale de leur agencement, cela justement qui est l'effort propre de la conscience. (C’est pourquoi, en ce qui concerne l’âme pieuse, si celle qui a une conscience claire de sa piété « se comporte » pratiquement à peu près comme celle qui n’en a qu’une conscience vague et possède les mêmes idées, en son fond, elle en est totalement différente et cette différence se fera vite sentir par la suite.
Il peut en effet se produire ceci: comme toute tendance devient consciente d’elle-même par la jouissance ou par la peine qu’elle éprouve lorsqu'elle est satisfaite ou contrariée 11), l’émo-
7) « C’est l’action sur l'instant présent d'états passés et périmés qui trouvent leur symbole dans le fait psychologique » (Dumas, I, p. 218). Cf. encore RousTAN, Psychologie, p. 58-71; W. JAMES, Précis de Psychologie, p. 491-494.
8) Dumas, II, p. 488.
9) Au moins en tant qu'automatisme, car beaucoup d’automatismes acquis sont une sorte de déblaiement du champ de la conscience en vue d’une nouvelle et plus riche synthèse, À
30) Raux dans sa Méthode dans la psychologie des sentiments (passim) avait déjà signalé ce rôle de la conscience dans la formation. des sentiments. mac
11) Suivant Ja théorie de M. P. Janet (Dumas, I, p. 944), le trouble
émotif résulte d’une inadaptation de la tendance à l'excitation èt est FAQ
d'autant plus fort que la synthèse entre les deux est plus difficile,